De Marx comme Trompettiste, Nicolas Dessaux

[Livre] De Marx comme Trompettiste – interview avec l’auteur, Nicolas Dessaux

« Connaitre l’œuvre de Marx dans sa totalité, chercher à la comprendre dans toute sa complexité, c’est une arme importante dans la lutte contre les simplifications abusives et les usages indignes qui en ont été fait, qui en sont parfois encore fait. »

Interview avec Nicolas Dessaux sur La Trompette du Jugement dernier, Suivi de De Marx comme trompettiste, Karl Marx, Bruno Bauer, Nicolas Dessaux, L’Échappée, 2016,

Arland Mehmetaj : Tu viens de publier chez l’Échappée « De Marx comme Trompettiste », en guise de présentation de La Trompette du jugement dernier de Karl Marx et Bruno Bauer. Quelle est l’idée principale de ce livre ?

Nicolas Dessaux : Le livre se compose de deux parties. La première est constituée par un pamphlet publié en 1841 sous le couvert de l’anonymat, sous le titre étrange de La trompette du jugement dernier contre Hegel l’athée et l’Antéchrist : un ultimatum. Il s’agit d’une traduction entièrement révisée par Henri-Alexis Baatsch. La seconde partie, que j’ai rédigée, expose non seulement le contexte de la parution de ce pamphlet, mais aussi les raisons qui permettent d’identifier ses deux auteurs, le théologien luthérien Bruno Bauer et son jeune ami Karl Marx. C’est aussi l’occasion d’examiner deux œuvres de ce dernier liées à la rédaction de la Trompette : La Leçon de Hegel sur la religion et l’art, toujours inédit en français, et le manuscrit appelé la Critique de la philosophie du droit de Hegel. Il y a de bonnes raisons d’attribuer la première au duo Bauer / Marx, et de réviser partiellement la datation du second. C’est donc l’œuvre du très jeune Marx, à peine sorti de l’université, qui est au cœur de ce livre.

Lorsqu’ils écrivent la Trompette, en 1841, Bauer et Marx se livrent à une lecture radicale de Hegel, dont ils considèrent que l’œuvre dissimule, sous les dehors de la respectabilité, un message radical, révolutionnaire, athée et républicain. Mais comment l’affirmer, alors que la Prusse où ils écrivent est un royaume chrétien, où les fondamentalistes religieux ont le soutien du roi ? Ils choisissent alors de faire passer leur livre pour une vigoureuse dénonciation de Hegel, qui aurait été rédigée par un cercle de piétistes. Les analyses philosophiques sont ainsi parsemées de formules bibliques et d’imprécations religieuses.

Ce stratagème leur permettait de passer la barrière de la censure, qui n’y a vu que du feu. Très vite, la supercherie a été découverte et la Trompette a été interdite, mais elle est devenue un véritable manifeste pour une génération de jeunes philosophes radicaux. Max Stirner, Michel Bakounine, Friedrich Engels, pour ne citer qu’eux, se plaisent à en imiter le style. C’est donc une œuvre souvent cryptique, mais essentielle pour comprendre la radicalisation des jeunes-hégéliens d’où proviennent plusieurs des courants principaux du socialisme.

Le rôle joué par Bruno Bauer dans la rédaction de la Trompette fut révélé au bout de quelques mois, mais celle de Marx a fait l’objet de débats depuis plus d’un siècle. David Rjazanov, l’éditeur des œuvres intégrales de Marx, pensait que ce dernier manquait des connaissances théologiques pour y avoir participé. Il se trompait lourdement, le premier livre que Marx a soumis à un éditeur était précisément une critique théologique. De son côté, Maximilien Rubel, a longuement hésité à admettre le rôle de Marx dans la rédaction de la Trompette, avant de s’y rallier.

De Marx comme Trompettiste, Nicolas DessauxCe que j’ai essayé de montrer, par une analyse du style et des références propres à Bauer et à Marx, c’est que l’on pouvait identifier de manière relativement précise qui avait écrit quelle partie. Cela éclaire la genèse de nombreux points de la pensée de Marx, à commencer par le fétichisme de la marchandise. Cela éclaire également la complexité de la création entre Bauer et Marx, ce dernier ayant consacré pas moins de trois livres à critiquer son ancien ami. Il y a sans nul doute des faiblesses dans mon analyse, mais je crois qu’on ne pourra plus écrire sur le jeune Marx sans faire référence à la Trompette.

Arland Mehmetaj : Pourquoi, dans le champ très large de ce qui concerne Marx, écrire justement sur ce sujet là ?

Nicolas Dessaux : L’idée d’examiner le rôle de Marx dans la rédaction de la Trompette m’est venue en préparant, un autre livre, consacré à la critique de l’État chez Marx, dont la rédaction est bien avancée. J’avais besoin de faire le point sur ce que je pensais de la relation complexe entre Marx et Hegel, un sujet qui n’a cessé d’être d’actualité depuis qu’on étudie Marx. Ce dernier parle souvent de la mystification de Hegel, un terme qui a fait couler bien des lignes. En essayant de démêler tout cela, je suis tombé sur cette histoire de la Trompette et ça m’a intrigué. De fil en aiguilles, mes notes sont devenues un livre.

Ce n’est pas un sujet de pure érudition philosophique. Au cours du XXe siècle, le stalinisme, y compris ses épigones philosophiques les plus érudits, s’est employé à nier l’influence de Hegel sur Marx, et en conséquence, à rejeter l’œuvre du jeune Marx jugée immature. Au contraire, celles et ceux qui, à l’Est comme à l’Ouest, cherchaient à bâtir un socialisme humaniste ont, en règle générale, trouvé une part dans leur argumentation dans une lecture hégélienne de Marx, et particulièrement, dans ses œuvres de jeunesse. Connaitre l’œuvre de Marx dans sa totalité, chercher à la comprendre dans toute sa complexité, c’est une arme importante dans la lutte contre les simplifications abusives et les usages indignes qui en ont été fait, qui en sont parfois encore fait.

De prime abord, les canulars érudits du jeune Marx n’ont pas grand rapport avec ce qu’il deviendra, comme militant du mouvement ouvrier, comme critique acéré du capitalisme. Et pourtant, si on examine son œuvre de près, il y a la un fil philosophique qui relie ses premiers écrits aux textes les plus classiques. C’était pour moi un préalable important pour poursuivre l’examen critique des textes de Marx sur l’État, dont les implications politiques sont plus directes. La gauche radicale a besoin d’une lecture de Marx dépouillée des outrages staliniens, souvent perpétués même par celles et ceux qui croient y échapper. C’est pourquoi, malgré l’obscurité apparente du sujet, c’est un livre militant.

Arland Mehmetaj : Qu’est-ce que ce livre, selon toi, pourrait apporter aux lecteurs ?

Nicolas Dessaux : Le livre s’adresse à celles et ceux qui veulent approfondir leur connaissance de Marx et la genèse de sa pensée philosophique. Par son style, par son thème, par ses références bibliques et philosophiques, la Trompette est un livre exigeant. C’est généralement le cas des œuvres philosophiques de Marx, qui déconcerte tant ceux qui n’en connaissent que le Manifeste ou les textes écrits pour la presse, comme La guerre civile en France. C’est pourquoi, en écrivant De Marx comme trompettiste, je me suis attaché à restituer le climat historique, politique et intellectuel, les enjeux de la publication, les relations entre les auteurs, leur milieu intellectuel, sous la forme d’une véritable enquête. J’espère que cela facilitera le décryptage des multiples allusions qui émaillent le texte.

Je crois que bien des lecteurs et des lectrices découvriront un Marx assez différent de celui dont ils ont entendu parler jusqu’ici, un jeune homme pétri de théologie, nourri de Hegel, de la Bible et de Shakespeare, qui cherche à régler ses comptes avec la religion. J’ai été moi même le premier surpris de voir à quel point, alors qu’on connaît bien par sa correspondance, l’évolution d’Engels de la piété protestante à l’incroyance, on ignore comment Marx est devenu athée. Quand il écrira quelques années plus tard que «  la critique de la religion est le fondement de toute critique », la Trompette nous permet de comprendre que c’est bel et bien son propre cheminement intellectuel : Marx a commencé par la critique de la religion, en empruntant la lecture hégélienne de la Bible de son ami Bauer, avant de s’attaquer à tout le reste. A l’heure où la gauche recule devant cette critique, cela reste d’une actualité brûlante.

La Trompette du Jugement dernier, Suivi de De Marx comme trompettiste, Karl Marx, Bruno Bauer, Nicolas Dessaux, Traduit de l’allemand par Henri-Alexis Baatsch, L’Échappée, 2016, 400 pages, 22€.

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