Quelle laïcité défend Charlie Hebdo ?

L’hebdomadaire Charlie Hebdo demande, dans son édition du 22 février, aux candidats à la présidentielle de s’engager pour la laïcité. Bien que l’Initiative Communiste Ouvrière ne présente pas de candidat à la présidentielle, nous avons souhaité, en tant qu’organisation laïque, nous exprimer sur cet appel. Les trois engagements demandés sont en effet le résultat d’une analyse partielle des effets actuels de la loi de 1905.

 

« Ne pas modifier, de quelque manière que ce soit, la loi du 9 décembre 1905 sur la laïcité »

La loi de 1905 est-elle une garantie absolue de la laïcité ? Ce n’est pas si simple ! Dès son origine, elle résulte d’un compromis entre la gauche anticléricale et la droite cléricale, dans une France où l’église catholique restait une puissance sociale. Et une sélection des articles de la loi ne permet qu’une compréhension partielle de son application.

Quels sont aujourd’hui les effets pratiques de la loi de 1905 ? Elle garantit aux catholiques des locaux entretenus aux frais des municipalités (ou de l‘Etat, pour les cathédrales). Il y a environ 3 millions de catholiques pratiquants réguliers en France, et aux alentours de 10 millions de catholiques « irréguliers ». C’est beaucoup, mais des religions qui n’avaient qu’une présence anecdotique en France en 1905 se sont affirmées : l’islam (plus de 2 millions de pratiquants), différentes églises protestantes et évangélistes, et le bouddhisme (environ 150 000 personnes). Et, surtout, 30% à 40% de la population adulte se déclare sans religion ! Le constat est simple : une loi qui favorise une religion, même majoritaire, en lui attribuant des locaux en bon état, n’est pas une loi laïque au sens strict du mot.

On comprend mieux pourquoi la droite, de Le Pen à Bayrou en passant par Fillon, proclame aujourd’hui son attachement à la laïcité après l’avoir honnie. Pour que la loi devienne laïque, soit il faut changer la loi de 1905, soit il faut procéder à une vaste réattribution des locaux en questions (églises, presbytères) pour correspondre mieux à la réalité sociologique actuelle – ce qui n’est pas sans poser de nombreuses questions techniques, éthiques et juridiques. Pour un véritable rebond de la gauche laïque, il faudra affronter ces questions avec sérieux et faire des propositions qui vont dans le sens d’une véritable laïcité.

« « Ne jamais introduire dans la législation, sous quelque forme que ce soit, des aménagements particuliers à l’égard d’une communauté religieuse »

La formulation est ambigüe : nombre de ces aménagements existent déjà ! Par exemple :

– les statuts particuliers de l’Alsace-Moselle et de certains territoires d’outremer,

lefinancement public de l’enseignement privé, en grande majorité confessionnel,

– les jours fériés catholiques…

Sans compter les aménagements nécessaires pour permettre l’exercice de la liberté des cultes dans des cas particuliers (armée, prisons, hôpitaux,…). Dans la pratique, c’est encore l’église catholique qui est la principale bénéficiaire.

Bref, on ne peut pas parler de laïcité sérieusement sans remettre à plat l’ensemble des dispositions légales existantes ! Il faudrait commencer par faire le tri de ce qui est contraire au principe de laïcité, ce qui est de l’ordre de l’aménagement nécessaire, et ce qui pourrait être fait pour permettre de mettre en place un véritable soutien moral aux athées et agnostiques là où ce droit est reconnu aux religions (là encore, armée, prisons, hôpitaux,…). Rappelons pour mémoire qu’en décembre 2003, la commission Stasi avait fait des propositions pour rénover la laïcité. Sans approuver toutes ses conclusions, on ne peut que constater que la plupart sont restées lettres mortes.

Aujourd’hui, plutôt que de geler la situation en fermant les yeux sur toutes les entorses actuelles aux principes de la laïcité, il faut rouvrir le débat et faire des propositions pour aller plus loin. Une position défensive, c’est la défaite assurée.

 « Ne jamais introduire, de quelque manière que ce soit, un délit de blasphème dans la législation ».

Ce délit a enfin été abrogé en Alsace-Moselle en janvier 2017 (article 172 de la loi égalité et citoyenneté)

à l’échelle internationale, le délit de blasphème sert à pourchasser les athées ou les minorités religieuses. Il faut donc être très vigilant là-dessus, notamment en ayant une politique de soutien et d’asile pour les personnes menacées sur ce motif.

Le droit de blasphémer est un élément du droit à la liberté d’expression et à la liberté de la presse. Cela signifie qu’il a pour limites l’incitation à la haine, qui mériterait d’être élargie et clarifiée.

Là encore, il est possible d’aller plus loin que la situation actuelle, la rendre plus claire et donc plus légitime. Cela ne peut se faire sans débats éthiques et politiques dans lesquelles le camp laïque doit avoir une position dynamique, pas une position de repli.

 

Le principal reproche qu’on puisse faire aux trois propositions de Charlie Hebdo, c’est de rester sur un terrain défensif sur lequel la laïcité actuelle risque de se scléroser, voir de définir le rempart de l’Eglise catholique. Nous plaidons donc pour un rebond laïque, qui affronte les questions actuelles et lance dans le débat public des propositions solides. Pour que la laïcité soit vraiment définie et respectée.

 

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