Qui dirige ? Quelques remarques sur la démocratie dans l’entreprise

Parler de démocratie dans l’entreprise, c’est discuter de manière réaliste de comment sortir du capitalisme.

La mise en place de la démocratie dans l’entreprise peut se passer très simplement. Les salariés, hommes et femmes, sont habitués à la démocratie dans la société. Le vote est la manière la plus évidente pour prendre des décisions. Nous votons aux élections locales et nationales, et si nous nous abstenons, nous savons pourquoi. En France, 93% des adultes sont inscrits sur les listes électorales. Nous élisons le conseil d’administration des associations dont nous sommes membres. Ce n’est pas rien : toujours en France, il y a 1,3 millions d’associations et pas moins de 16 millions de bénévoles associatifs. On vote pour les élections de parents d’élèves, soit 17 millions de personnes, avec un taux de participation qui montre jusqu’à 44,5% en primaire. Et je ne parle ni des délégués de classe, ni des conseils municipaux d’enfants, qui sont un apprentissage du vote. On peut critiquer, et je ne manque jamais de le faire, les carences démocratiques des institutions, mais une chose est claire : les gens sont habitués à participer à des élections, à tous les niveaux. C’est vrai en France comme dans la plupart des pays d’Europe. Cette familiarité avec le vote est le produit historique du mouvement ouvrier, qui s’est battu pour suffrage universel, alors que les classes dominantes se seraient bien contentées d’un suffrage censitaire, réservé aux plus riches.

Non seulement nous avons l’habitude de voter en dehors de l’entreprise, mais aussi à l’intérieur : dans le privé, on élit les délégués du personnel, les membres du comité d’entreprise, et dans le public, les commissions paritaires, le comité des œuvres sociales, et ainsi de suite. Sans compter le vote pour les  prud’hommes, même si les « socialistes » les ont supprimées – nous comptons bien les rétablir. Dans d’autres pays d’Europe, il existe des systèmes similaires, même s’ils ont tous leur particularité. Même si les pouvoirs des élus du personnel dans ces instances sont limités, voter sur son lieu de travail n’a rien d’une nouveauté. Ce qui doit changer, c’est : qui dirige l’entreprise ?

En clair, on pourrait passer à la démocratie dans l’entreprise du jour au lendemain. Les bases fondamentales, les habitudes existent déjà. S’il fallait la mettre en place du jour au lendemain, les élus du personnel pourraient assumer la gestion des entreprises le temps d’organiser les choses et de mettre en place des élections professionnelles dans un cadre nouveau.

Dans l’état actuel des choses, les organisations syndicales sont les mieux placées pour le faire. Elles sont implantée dans les entreprises, en connaissent le fonctionnement, bénéficient de la reconnaissance des salariés. Ensuite, les choses peuvent évoluer de nombreuses manières. Il ne faut avoir une conception normative de la manière dont cela doit se passer. Si l’on regarde ce qui se passe pour les associations loi 1901, en France, les obligations légales en matière de statut sont assez minces. Par contre, plus d’un siècle de pratique a fixé les tendances générales.

Cela pourrait se passer de la même manière : un cadre réglementaire limité, variable selon les traditions syndicales, sociales et politiques du pays, laissant aux salariés de l’entreprise le soin de rédiger des statuts qui leurs conviennent. Cela permet de tenir compte de la multiplicité des situations (taille de l’entreprise, nombre de site, mobilité des employés, implantation et crédit des syndicats, …). Il n’y a aucune raison de donner un cadre étatique trop serré alors que notre ambition est de démocratiser le plus largement possible, certainement pas d’étatiser. Et encore moins de bureaucratiser.

La bureaucratisation des syndicats, c’est un thème ancien dans l’extrême-gauche, pour des raisons historiques parfaitement justifiées, mais qui sont aujourd’hui véhiculées dans des milieux qui connaissent pas ou mal la réalité du monde syndical actuel – et parfois, pas non plus celle du monde du travail. Ça existe, bien sûr. Il y a des permanents qui n’ont presque jamais travaillé, ou pas depuis des décennies. Il y a des méthodes contraires à la démocratie. Il y a des routines encroûtées. Tout ça existe, bien sûr. Dans certains pays d’Europe, c’est encore pire du fait même de la puissance des syndicats. Mais il y a aussi et surtout des militants syndicaux qui galèrent pour faire fonctionner leur section, qui subissent la répression patronale, dans le public comme dans le privé, des unions locales qui vivotent grâce à une poignée de retraités motivés. En fait de bureaucratisation, il y a surtout la difficulté à renouveler les équipes syndicales, à les rajeunir, à les féminiser, à leur rendre toute leur dynamique. Il faut prendre tout cela en compte avant de prendre la bureaucratisation comme un fait général. Et surtout, il faut la comparer avec la bureaucratisation générale de la société contemporaine.

Cela dit, qui est vrai dans la société actuelle peut se retrouver demain dans des entreprises démocratiques : le manque de mobilisation pour faire changer les choses, pour renouveler les équipes, ce qui entraînerait la mise en place de dirigeants inamovibles, faute d’une véritable volonté de les faire partir. C’est ce qui est arrivé à bien des coopératives.

Cela dit, la démocratisation de l’entreprise ne s’arrête pas à l’élection d’un conseil d’administration ou d’un gérant, qui peut être assez lointain dès que la taille de l’entreprise dépasse un certain nombre. La démocratisation des entreprises, cela signifie aussi que les encadrants actuels, les chefs de services, les directeurs en tout genre, seront élus directement par les salariés qu’ils encadrent. Ça, ça change les choses de manière encore plus radicale, justement parce que la distance est réduite. Cela signifie d’abord que le petit chef qui vous harcèle, qui vous pourrit la vie et qui se croit tout permis, ne sera plus qu’un mauvais souvenir. Vous aurez le choix de le remplacer par quelqu’un de plus humain, de plus impartial. Cela veut dire aussi que les effets de la démocratie se font sentir de manière très directe, dans le quotidien du boulot. C’est la principale arme de lutte contre la bureaucratisation, au moins dans ce sens de hiérarchie et d’autoritarisme.

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