Marxisme et écologie

Le marxisme est-il compatible avec la protection de l’environnement ? Sortons des idées reçues !

[reprise d’un texte de 2013]

Ce texte a servi de trame pour introduire une discussion sur le sujet « marxisme et écologie ». C’est pourquoi il se contente de brosser à grands traits des sujets qui mériteraient de plus amples développements.

– I –

La classe ouvrière est toujours en première ligne face aux industries polluantes ou dangereuses pour la santé, que ce soit au niveau de l’extraction des matières premières, de leur transformation, de leur conditionnement ou de leur transport. Les ouvriers sont les premières victimes des émanations toxiques, des accidents, …

Très tôt, le mouvement ouvrier a lutté contre les productions dangereuses et leur effets sur la santé des ouvriers, non seulement sur le site de production, mais aussi dans le quartier et la ville environnante. Par exemple, les ouvriers de la Chimie à Marghera, en Italie, se battaient contre la prime de nocivité et pour la fermeture pure et simple des ateliers dangereux.

Lorsque la question écologiste est montée en puissance dans les années 70, son intégration dans les luttes ouvrières était possible. Elle s’est effectivement réalisée dans certaines luttes. Mais la « restructuration », c’est-à-dire la contre-révolution patronale face à la montée des luttes ouvrières dans cette période, a bloqué cette intégration : les patrons ont présenté l’écologie comme une menace pour l’emploi, car le coût des changements nécessaires risquait d’entraîner des faillites. Elle a placé les travailleurs face à cette alternative : travailler dans un site nocif et pollueur, ou se retrouver au chômage. Metaleurop, où les ouvriers étaient contraints à des prises de sang hebdomadaires, en est l’exemple type.

D’autre part, dans le mouvement ouvrier, l’influence du stalinisme allait à contresens d’un tel rapprochement, puisque qu’elle prônait un nationalisme économique appuyé sur un développement de industriel sans soucis pour les conséquences humaines, en mobilisant une lecture tronquée du marxisme comme paravent idéologique. Les élaborations de l’écologie scientifique soviétique des années vingt avaient été annihilées par les staliniens et reléguées dans l’oubli. Ce discours allait s’imposer dans les mouvements développementalistes du tiers-monde, mais aussi dans les syndicats de l’industrie et de l’énergie, où ils justifient le pouvoir de la bureaucratie syndicale.

Le mouvement écologiste s’est donc dissocié de la classe ouvrière et l’écologie politique, qui avait d’abord recherché son soutien, s’est dressée contre l’ouvrier, réputé responsable de la pollution, conservateur et indifférent à l’environnement. Ce discours s’est doublé, au niveau théorique, d’une hostilité au marxisme, réputé productiviste et industriel. On verra bientôt ce qu’il en est. Détaché de la classe ouvrière, c’est -à-dire de la production, il est devenu l’apanage des classes « improductives » – au sens de l’économie politique – c’est-à-dire qui consomment. Ce n’est pas un hasard si le discours écologique spontané, celui des militants, est tourné sur la consommation, les changements dans l’habitude personnelle, et pas sur la production, sur les changements sociaux.

– II-

La « restructuration » est le moteur de la « mondialisation du capital », au sens où la chaîne de production été réorganisée à l’échelle mondiale. Les délocalisations ne sont que l’un des aspects de cette réorganisation. Du point de vue de l’environnement, cela entraîne notamment l’exportation des entreprises polluantes et l’augmentation du trafic maritime et de manière générale, des transports de marchandise.

En effet, face aux législations écologiques ou aux luttes ouvrières contre les productions toxiques, les capitalistes réagissent, non en transformant l’outil de production, mais en déplaçant les productions les plus polluantes et les plus toxiques vers des pays moins exigeants en la matière. C’est l’un des aspects de la manière dont la globalisation du capital crée un marché mondial des localisations d’entreprises, où les états sont placés en concurrence.

De plus, la réorganisation de la chaîne de production à l’échelle mondiale, en fonction des coûts de production les moins élevés, implique un développement sans précédent des transports de marchandises, par bateau, train, camions, donc une démultiplication de la production. Une même marchandise peut traverser l’océan plusieurs fois au cours de la production, puisque le coût du transport est faible, parfois négligeable, par rapport à l’économie dans la production. Les capitalistes recherchent les pays qui offrent les plus bas coûts, c’est-à-dire : bas salaires, mauvaises conditions d’hygiène et de sécurité, absence d’organisation ouvrière, régimes autoritaires. Le « dumping social » et le « dumping écologique » sont intrinsèquement liés et aboutissent au même résultat.

– III –

Quel mouvement social peut mettre en œuvre une autre politique environnementale ? Et sur quelle théorie peut-il élaborer ? Il est clair que l’approche nationale de l’écologie est inopérante : les problèmes planétaires doivent être abordés et résolus à l’échelle planétaire. Les grands traités internationaux, leur non-signature et leur non-respect par les principaux pays pollueurs le démontre clairement. C’est le problème des approches du type « écosocialisme » : il s’agit souvent d’un habillage anticapitaliste de l’écologie, mais qui reste déconnecté la classe ouvrière et propose des solutions à l’échelle nationale. C’est flagrant dans « la règle verte », qui compile les discours de Mélenchon sur ce sujet, ou chez un auteur comme Löwy.

Cette emprise du nationalisme sur l’écologie se retrouve dans certains discours sur l’agriculture. Par exemple, la thématique de la « souveraineté alimentaire » amalgame deux idées qui ne sont pas nécessairement liées. D’un côté, qu’il faille produire au plus prêt du lieu de consommation et associer étroitement ville et campagne – idée que l’on trouve chez Marx. De l’autre, un vocable qui s’apparente au souverainisme et qui fait partie de l’arsenal nationaliste. On trouve dans la littérature écologique récente maints autres exemples de ce nationalisme économique, qui est en réalité incompatible avec les objectifs qu’elle se fixe.

Réorganiser la production de manière à maîtriser son impact sur l’environnement nécessite, entre autre, d’éliminer le dumping social et le dumping écologique et d’égaliser les conditions à l’échelle planétaire. Sortir de la logique du profit permet de recentrer la production sur l’essentiel : répondre aux besoins de l’humanité de manière durable.

– IV–

Le marxisme a longtemps été lu comme une apologie de la science et de la technique. Il faut rappeler que Marx est d’abord le critique sévère de la soumission de l’homme à la machine dans le capitalisme, où l’ouvrier devient l’annexe de la machine. Il ne considère nullement la technologie comme neutre, mais comme reflet du mode de production qui la génère. Ce n’est pas une position antitechnologique, mais ouvre la voie à une transformation complète de la technologie dans une société communiste.

Dans le Capital, Marx accordait une grande importance à la question des déchets dans la production, tout en considérant que la bourgeoisie savait recycler ceux-ci de manière à les réintégrer sous une autre forme dans le cycle de la production. Les études historiques tendent à montrer que les années 1850, dans lesquelles il écrit le Capital, correspondent effectivement à un optimum d’emploi des déchets, après quoi il faut attendre leur usage décline jusqu’à ce que l’idéologie du développement durable relance la question.

Les principes de l’écologie industrielle sont fondés sur la mise en place de « symbioses » locales entre plusieurs industries, employant mutuellement les déchets et rejets des uns et des autres. Mais même ses promoteurs, comme Suren Erkman, constatent que les capitalistes rechignent à mettre en place de tels systèmes, profitables mais contraignants. Ils fournissent pourtant des pistes intéressantes pour transformer l’industrie – à condition de se débarrasser de la question du profit et de mettre en avant l’utilité sociale. Cela implique donc de repenser complètement l’organisation de la production.

La célèbre remarque, dans la préface du Capital, sur la contradiction croissante entre forces productives et rapports de production, se manifeste clairement dans la conception capitaliste des brevets : il devient possible de privatiser des processus biologiques, comme la reproduction des plantes ou des animaux, si bien que les potentialités immenses de l’agriculture sont enserrées dans les rapports sociaux capitalistes. De même, sa réflexion sur la transformation du domaine commun et gratuit, des commons, en domaine privé et payant, qu’il a développée à propos de la paysannerie anglaise, peut être élargie à de nombreux autres domaines, dont celle de la privatisation des savoir-faire agricoles.

Faire l’apologie de la maîtrise de l’homme sur la nature n’est pas faire l’apologie du droit de l’homme à détruire son environnement. Bien au contraire, Marx était attentif à la question de la dégradation des sols et aux risques d’épuisement des ressources, qu’il expose à plusieurs reprises dans le Capital. Maîtriser la nature, c’est d’abord connaître l’effet réel de l’action de l’homme sur elle et savoir maintenir une interaction positive sur le long terme. C’est tout le contraire de la courte vue capitaliste, qui recherche la maximisation des profits à court terme. Dans la question des OGM, par exemple, hors le débat éthique, le problème concret est celui de la mise en œuvre d’une technologie dont on ne maîtrise pas les effets, uniquement pour des raisons de profits.

Enfin, chez Marx, l’idée d’une nature figée n’existe pas, pas plus que celle d’une nature totalement extérieure à l’homme et qui lui ferait face. Évolutionniste, il considère l’homme dans son environnement comme une interaction historique, un échange. Il n’y a donc pas de place dans la pensée marxienne pour un « ordre naturel », qui est le fondement de toutes les pensées réactionnaires, en écologie comme ailleurs. Marx offre des outils qui permettent d’aborder les questions actuelles de l’environnement et du climat du point de vue de la classe ouvrière et d’une écologie communiste dégagée de tout arrière-plan réactionnaire.

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