Les fraternités étudiantes américaines : culture du viol et privilèges de classe

Brock Allen Turner est un jeune homme promis à un avenir radieux : étudiant à la prestigieuse université de Stanford (Californie), il est membre de l’équipe de natation. Excellent nageur, il rêve de Jeux olympiques.

Le 17 janvier 2015, lors d’une fête organisée par une fraternité étudiante, Brock Turner entraîne une jeune femme alcoolisée et inconsciente dehors, près d’une benne à ordures, où il l’agresse sexuellement.

La jeune femme se réveille à l’hôpital, où elle apprend qu’elle a peut-être été violée. Elle subit une série d’examens douloureux et ne comprend pas ce qui lui arrive. C’est dans les journaux qu’elle découvrira les détails sordides de son agression.

Le 30 mars 2016, au terme d’un procès traumatisant pour elle, l’accusé Brock Turner est reconnu par un jury coupable d’agression sexuelle sur une personne intoxiquée et inconsciente. Il encourt 6 ans de prison.

Aaron Persky, juge à la Cour Supérieure de Californie, est un ancien étudiant de l’université de Stanford, où il était également athlète, capitaine de son équipe.
Le 2 juin 2016, ce juge respecté condamne Turner à 6 mois de prison, assortis de 3 années de probation. Jugeant que la prison aurait un impact délétère sur le jeune homme – dont le casier judiciaire est vierge, de surcroît – Persky décide de se montrer clément, en dépit des réquisitoires.

Le juge se retrouve alors sous le feu des critiques : accusé de complaisance, il fait l’objet d’une pétition demandant sa révocation.

Aux États-Unis, une femme sur cinq est agressée sexuellement à l’université

Les chiffres sont accablants, et malgré des affaires retentissantes, l’omerta règne encore. Aux États-Unis, les universités ne sont pas tenues de reporter les agressions sexuelles aux autorités. Les dirigeants ne veulent pas voir la réputation de leur établissement entachée par ce que d’aucuns considèrent encore comme « de simples dérapages » en marge de soirées étudiantes trop arrosées.

L’alcool tient d’ailleurs une place centrale dans la défense de Turner. Devant la cour, il impute son action à sa consommation d’alcool et exprime ses remords d’avoir trop bu.

Circonstance atténuante pour l’agresseur, la consommation d’alcool rend en revanche la victime en grande partie responsable de ce qui lui arrive.

Il n’est donc pas étonnant de constater que les victimes portent très peu plainte. Leur parole est mise en doute et leur réputation définitivement salie sur le campus. Lorsqu’elles arrivent jusqu’au procès, elles doivent alors subir une seconde épreuve, douloureuse et épuisante, au cours de laquelle elles doivent répondre à des questions intimes et dérangeantes et voient leur vie privée scrutée dans les moindres détails.

Culture du viol et privilège de classe

Les campus américains fonctionnent comme de petites villes où les étudiants vivent en vase clos, loin de la structure familiale. La logique de groupe y est prégnante et l’apprentissage passe souvent par l’appartenance à une fraternité ou une équipe sportive.

Les fraternités étudiantes sont d’importants cercles de socialisation qui se développent dans les universités américaines à la fin du 19e siècle. Réservées à une élite bourgeoise masculine, lieux de camaraderie et d’entraide, les fraternités cultivent l’entre-soi et permettent à leurs membres de bénéficier d’un réseau, même après la sortie de l’université.

Elles sont aujourd’hui régulièrement pointées du doigt à cause du racisme, du machisme, de l’homophobie et de la culture du viol qu’elles véhiculent trop souvent. Le même constat peut s’appliquer aux équipes sportives des universités.

Dans certaines fraternités, le viol peut constituer un rite initiatique, permettant à un étudiant de première année d’intégrer le groupe. Certaines études sociologiques menées sur les campus américains montrent que les membres des fraternités violent 3 fois plus que n’importe quel autre étudiant. En 2014, un étudiant membre d’une fraternité de la Georgia Tech a publié et diffusé un véritable guide pour appâter et violer des étudiantes.

Préoccupées par leur réputation, les universités tentent d’étouffer les affaires de viol. En vain. La presse titre régulièrement sur ces affaires et certaines victimes osent témoigner, parfois à visage découvert. Des campagnes de sensibilisation sont mises en place sur la notion de consentement. Un changement semble possible aux États-Unis, où le taux de viol est le plus élevé de tous les pays industrialisés.

Le 27 juin 2016, le juge Persky condamne Raul Ramirez, un Salvadorien de 32 ans issu d’un milieu défavorisé, à 3 ans de prison pour agression sexuelle sur sa colocataire. Si la peine peut sembler méritée, quoi qu’encore insuffisante, il est évident que Ramirez n’a pas, lui bénéficié de la connivence du juge.

Laisser un commentaire