Annuler les dettes publiques ?

 Nicolas Dessaux répond à quelques questions d’Antoine Rinou, secrétaire de la commission de coordination de Travail& Démocratie, au sujet de l’annulation générale des dettes proposée dans notre programme (Deuxième partie de l’interview. La première se trouve ici)

 

Antoine Rinou : Si on annulait l’ensemble des dettes, comme le propose Travail & Democratie, y aura-t-il des compensations pour les détenteurs de titre de la dette ?

Nicolas Dessaux : A l’échelle mondiale, l’ensemble dettes publiques et dettes privées représente, selon le dernier rapport du Fond monétaire international, 225% du PIB mondial. Cela signifie qu’il faudrait dépenser la totalité de la production mondiale pendant deux ans et trois mois pour la rembourser. Jusqu’ici confiantes dans le fait que les fameuses « réformes structurelles » pourraient maintenir la dette à un niveau acceptable selon leurs critères, les institutions financières internationales commencent à s’inquiéter de ce niveau record, parce qu’il risque fort d’exploser en une nouvelle crise mondiale. La planète est en situation de surendettement et il n’est plus possible de payer cette dette. Si la planète était un particulier français, un juge pourrait effacer cette dette, quitte à ce que la planète soit placée sous interdit bancaire. Il faut garder celà en tête pour comprendre la situation extrême dans laquelle on se trouve.

Ensuite, tout dépend de ce qu’on appelle compensations. Il est certain qu’on ne peut pas racheter les dettes à leur valeur actuelle, ni même procéder à une vaste dévalorisation. Il ne s’agit pas de racheter les dettes, encore moins à les nationaliser, mais bien de les annuler. Sans quoi, on se retrouverait simplement en situation de reporter le problème, voir de l’aggraver en faisant supporter les dettes privée par le public. Dans tous les cas, cela demande une véritable volonté politique, un gouvernement révolutionnaire avec un véritable soutien dans le monde du travail.

Cela dépend aussi de qui est concerné. On peut identifier deux catégories principales : les personnes privées qui détiennent des titres de la dette et les salariés des sociétés financières qui font leurs affaires sur ces dettes. Mais ces catégories sont elles-mêmes constituées d’un large éventail de situations, du retraité qui s’est constitué un petit portefeuille de titres pour améliorer ses vieux jours jusqu’au milliardaire, du PDG d’une société de courtage internationale à l’employé d’un call-center de placement de crédits à la consommation.

Il y a toutefois deux nuances à introduire. La première est d’ordre tactique. La stratégie doit être ferme et déterminée : il faut annuler les dettes, toutes les dettes. La tactique, par nécessité, est toujours plus souple que la stratégie. Il est possible d’étaler l’annulation, de rembourser partiellement pour des questions diplomatiques et militaires, ou de procéder à des annulations conditionnelles destinées à mettre en œuvre des politiques spécifiques. Sans quoi, la stratégie se transformerait en idéologie pure, et c’est dangereux. Il est certain que tout le système bancaire et financier qui s’est construit dessus va s’effondrer avec elle. C’est un choc qu’il faut anticiper et pour lequel il faut proposer des solutions efficaces.

La seconde, c’est que personne ne devrait se trouver plongé dans la misère du fait de la transformation sociale. Il n’y a aucune raison de mettre à la rue la retraitée qui vit de ses rentes, le petit boursicoteur ou même un trader. Il faut prévoir un plancher et soutenir celles et ceux dont les revenus descendraient en dessous. Notre programme propose de fixer ce plancher au revenu médian, soit aux alentours de 1700€. Cela veut dire qu’il faudra le financer, au moins le temps que ces personnes retrouvent un revenu stable, et ce n’est pas rien.

 

Antoine Rinou : Ne risque t’on nous pas de pousser ces derniers dans le camp de la contre-révolution ?

Nicolas Dessaux : L’expérience des révolutions du XXe siècle et de leurs dramatiques échecs, nous apprend l’importance de tenir compte de la base sociale de la contre-révolution. Tout catégorie sociale lésée par les transformations révolutionnaires a de bonnes raisons de se tourner vers la contre-révolution, quelque soit la forme que prend celle-ci. Il y a donc une dimension éminemment stratégique dans cette question.

Avec la question de la dette, on se trouve en présence de plusieurs catégories d’importance et de capacité d’agir très différentes. Les organismes financiers internationaux et les pays détenteurs de titres de la dette peuvent réagir de manière très différente selon la situation. Il est arrivé que des pays annulent unilatéralement leur dette et se voient aussitôt proposer de nouveaux prêts, simplement parce que cette annulation restaurait leur économie et leur capacité de rembourser. Mais on ne doit pas exclure le risque de pressions économiques, diplomatiques et militaires, voir un scénario à la chilienne. En termes tactiques, cela signifie qu’il ne faut pas hésiter à temporiser, à reculer, sans sacrifier l’objectif stratégique. Pour le dire clairement, si un pays détenteur de titres de la dette exprime des protestations, c’est son problème. S’il fait peser des menaces militaires, il faut négocier – ou riposter. La dette est un élément d’un rapport de force.

Ensuite, il y a les personnels bancaires. Ce sont des salariés, mais l’idéologie spécifique de leurs entreprises, le recours massif à l’intéressement par l’actionnariat, leurs salaires élevés, leurs confèrent un statut relativement enviable. C’est une catégorie sociale relativement importante dans certaines grandes villes. Une annulation générale des dettes amènera nécessairement des changements massifs pour eux, sans compter la perspective d’un monde sans argent. C’est un point important à retenir, car c’est effectivement une catégorie sociale qui peut se sentir menacée par un changement révolutionnaire, et donc peut nourrir la contre-révolution, quelque soit la forme qu’elle prend. Il faut donc être particulièrement attentif à l’attirer dans le camp de la transformation sociale.

Enfin, il y a les employés de base du secteur du crédit. Je pense par exemple aux employés du phoning dans le crédit à la consommation. Je ne crois pas qu’ils soient attachés particulièrement à ce métier, qui n’est souvent qu’un métier parmi d’autres qu’ils ont exercé dans un parcours de précarité. Cela dit, un changement social réussi ne devrait pas leur faire perdre leur emploi sans proposer mieux.

De ce point de vue, l’annulation pure et simple de la dette jouera un rôle positif sur l’emploi. Selon nos calculs, annuler la dette de l’État permettrait de créer 300 000 emplois publics, auxquels viendraient s’ajouter 19 000 emplois dans les collectivités territoriales, 16 000 dans les entreprises publiques, et 4 000 dans les établissements hospitaliers. Quand à la dette des entreprises, elle pourrait être annulée pour créer 200 000 emplois dans le secteur privé. La répartition pourrait se faire autrement, en fonction des besoins sociaux et industriels, mais l’ordre de grandeur est là : annuler les dettes, c’est donner la possibilité de créer 539 000 emplois. De vrais emplois, correctement payés, qui alimentent par la même les caisses de sécurité sociale, les retraites… C’est un véritable choc positif pour le monde du travail.

Dans les conditions actuelles, la capacité à créer massivement des emplois, à sortir du chômage de masse, et à améliorer la qualité de vie de chacun, est la condition minimale du succès d’un gouvernement révolutionnaire.  

 

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