Dettes publiques et communisme

Troisième et dernière partie de l’interview de Nicolas Dessaux par Antoine Rinou sur la questions des dettes. 
Antoine Rinou : Qu’en est-il de l’endettement dans un état ouvrier en transition vers le communisme ?
Nicolas Dessaux : Au sens strict, une société communiste est une société sans argent, tel qu’il existe aujourd’hui, donc une société sans dette. La question est de savoir quelles sont les étapes nécessaires pour y parvenir.
Une remarque pour commencer. A ma connaissance, Marx n’a employé que deux fois l’expression « état des travailleurs » (et pas état ouvrier, traduction française au sens plus restreint). La première fois, dans les articles rassemblés dans Les luttes de classe en France, en 1850, à propos des clubs ouvriers qui s’opposaient à l’État bourgeois. Il compare clubs à autant d’assemblées constituantes.
La seconde, en 1874, dans un document d’ordre privé puisqu’il s’agit d’annotations dans son exemplaire du livre de Bakounine Étatisme et anarchie. Marx compare alors les fonctions de cet État ouvrier à celles d’un gérant de coopérative ouvrière.
Ce sur quoi Marx insiste régulièrement, c’est sur la nécessité pour la classe ouvrière de s’emparer du pouvoir politique, en constituante en parti politique, par les élections dans les républiques démocratiques, par l’insurrection ailleurs. Ce n’est qu’avec la révolution russe de 1917 et le coup d’État bolchevique que le terme d’État ouvrier s’est largement diffusé dans les débats politiques, en désignant un type spécifique d’État dirigé par un parti unique qui se réclame de la classe ouvrière. Autant dire que c’est une expression très marquée, mais qui mériterait d’être soigneusement éclaircie.
Si Marx parle peu d’État ouvrier, il revient à plusieurs reprises dans son œuvre sur le lien entre dette publique, capital et État. J’en parle d’autant plus volontiers que ce sera le sujet de mon prochain livre. Marx revient plusieurs fois sur l’idée l’idée que la dette publique est précisément le moyen historique par lequel la classe capitaliste a pris possession de l’État. Et c’est bien pour cela qu’il réclamait la banqueroute de l’État.
La dette est toujours un rapport de domination. Le FMI et la banque mondiale prennent régulièrement les commandes d’un état trop endetté, de la même manière que sous l’ancien régime, les banquiers italiens ou suisses prenaient la main de la monarchie française au bord de la banqueroute.
Un parti du monde du travail qui parviendrait, d’une manière ou d’une autre, au pouvoir, serait confronté exactement au même problème. S’il reconnaît la dette publique, s’il accepte de la payer, il se place sous la sujétion des créanciers. De même, une entreprise qui passerait des mains des actionnaires à celles des salariés, sous la forme d’une entreprise démocratique ou coopérative, comme nous le proposons, serait pieds et poings liés face aux banques si elle reconnaît les dettes contractées sous ancien régime capitaliste. J’ai souvent rappelé qu’il y a un lien fort entre la démocratie dans l’entreprise et dans la société, puisque c’est la dictature actuelle dans l’entreprise qui est la principale limite pour une société démocratique aujourd’hui. Libérer simultanément individus, entreprises et collectivités publiques du fardeau de la dette, sont donc des questions d’ordre démocratique.
Se libérer de la dette n’est pas seulement une question économique, ce n’est pas seulement une question du nombre d’emplois que l’on pourrait créer, même si c’est un point essentiel, mais c’est une question de retrouver une capacité politique, une capacité d’autonomie et de décision. C’est donc une condition nécessaire pour le socialisme démocratique.

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