Laïcité à géographie variable

Il existait dans l’Antiquité des religions que les spécialistes appelées hénoteïstes. Elles forment un amalgame de polythéisme et de monothéisme : elles admettent l’existence de plusieurs divinités, mais l’une d’entre elle est prédominante. C’est une assez bonne description de la laïcité française : en théorie, elle ne reconnaît, ni ne finance aucun culte, mais en pratique, elle en favorise un sur tous les autres, le catholicisme. La République est restée la fille aînée de l’église.

Cette situation étrange est, à l’origine, le fruit d’un compromis entre une république dominée par le parti radical, appuyé par les partis socialistes ouvriers, et une église catholique encore puissante. Mais plus celle-ci a perdu de ses ouailles, plus ce compromis lui a été favorable puisqu’il lui permet de vivre au-dessus de ses moyens. C’est l’une des raisons pour lesquelles la droite catholique peut aujourd’hui se découvrir laïque sans risque, lorsque cela lui permet de s’attaquer à une autre religion.

L’étrange entorse du statut particulier de l’Alsace-Moselle est un compromis dans le compromis. Alors que les départements concernés sont redevenus Français en 1918, il a été décidé que la loi n’y serait pas appliquée de la même manière que dans le reste de la république. On s’en tient au Concordat, officiellement pour ne pas froisser les habitants, officieusement pour remercier l’église catholique de sa contribution au patriotisme et au militarisme pendant la guerre. Résultat, malgré la loi de 1905, l’État salarie le clergé (catholique, protestant, israélite – l’islam ayant été expressément exclu par décision du conseil constitutionnel en 2013).

Au passage, quelques éléments du droit social Bismarckien, concédé pour endiguer la puissante organisation ouvrière sociale-démocrate en Allemagne, ont également été maintenus. Les syndicalistes savent y avoir judicieusement recours lorsque les clauses sont plus avantageuses pour les salariées et les salariés. Mais à ma connaissance, personne ne s’est sérieusement battu pour qu’elles soient transposées en droit français.

Le statut particulier de l’Alsace-Moselle est une arlésienne du camp laïque en France. Il n’est au demeurant pas unique, puisque la loi de 1905 ne s’applique pas non plus à certaines collectivités d’outre-mer, sur fond de gestion coloniale des questions religieuses. Depuis 1918, l’abolition de ce statut particulier figure en bonne place dans tous les programmes laïques, à juste titre puisque cette exception rompt le principe d’égalité des droits entre les citoyens et fait peser sur la masse des non-croyants le salaire du clergé.

Or, aujourd’hui, toute la classe politique s’affirme volontiers laïque, même à droite. Marine Le Pen, héritière d’un parti qui compte bon nombre de catholiques intégristes, ne cesse de proclamer qu’elle est laïque. François Bayrou, catholique pratiquant, ne manque jamais de défendre la laïcité, parfois de manière plus cohérente que bien d’autres. Même le très dévot Fillon concède pour la forme son adhésion aux principes de la laïcité. Mais surtout, de Guy Mollet à Emmanuel Valls, nous avons connu nombre de gouvernement qui se proclamaient laïques. Et… le statut particulier de l’Alsace-Moselle est toujours là !
Remettre en cause ce statut particulier aujourd’hui, ce n’est pas faire resurgir une vieille lubie laïque, mais se donner les moyens d’un vrai rebond laïque. La collectivité publique ne peut à la fois proclamer sa neutralité en matière religieuse et en favoriser une, ou même trois, en particulier. C’est une atteinte faite aux non-croyants comme aux pratiquants d’autres religions. Que chaque culte salarie lui-même son clergé, et la laïcité s’en trouvera renforcée.

 

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