Présidentielles2017 – Pourquoi une candidature à gauche est possible ?

Tyson Coxa : L’Initiative Communiste Ouvrière a publié un texte dans lequel elle appelle à une candidature unique à gauche. Pourquoi ne pas appeler à voter pour l’un des candidats déclarés ?

Nicolas Dessaux : Mais parce que nous ne soutenons aucun d’entre eux, tout simplement ! Nous soutenons une candidature unique à gauche, ce qui est très différent.

Une candidature unique à gauche aurait une toute autre signification que l’addition des candidatures.

Il y a un mouvement d’opinion qui a contraint François Hollande a ne pas se présenter à sa propre succession, cas unique dans la cinquième république, parce que son mandat avait déçu le peuple de gauche. Le même mouvement qui a permis de mettre Valls hors-course, au profit de Benoît Hamon, qui avait démissionné du gouvernement socialiste pour ne pas en cautionner la politique. Ce n’est pas rien. Les primaires sont devenus un piège pour leurs organisateurs, à droite comme à gauche d’ailleurs. Ce n’est pas une grogne des militants socialistes, mais une mobilisation de leur électorat qui a mis Valls dehors ; c’était une manière très claire de dire non à sa politique. C’est d’autant plus important que Hamon s’est exprimé clairement pour le retrait de la loi Travail.

Or, le mouvement de soutien à Jean-Luc Mélenchon s’est en grande partie construit dans le mouvement social, même s’il hérite en partie de la dynamique du Front de gauche. Nombre de syndicalistes que nous avons vu s’investir dans le mouvement contre la loi Travail sont aujourd’hui actifs dans les comités de la “France insoumise”. Tous et toutes ne sont pas des inconditionnelles de Mélenchon, mais ils y voient la suite de leur engagement. Comme souvent, quand les manifestations et les grèves ont échoué, on joue la carte politique. Je note en passant que Nathalie Arthaud n’est visiblement pas apparue comme cette carte politique, alors que les militants et militantes de Lutte Ouvrière ont joué un rôle indéniable dans le mouvement. Cela confirme ce que j’ai dit ailleurs, à savoir que LO n’apparaît pas comme une alternative politique. On peut le regretter, mais ça n’incite pas à se rallier à sa candidature dans une situation tendue.

Chacun et chacune a ses préférences, pour de multiples raisons, mais le mouvement qui porte les deux candidatures est le même. Or, il se trouve face à de nombreux obstacles. Pour l’instant, trois candidatures sont placées devant les candidats de gauche dans les sondages, quoi qu’on puisse en penser : Macron, Fillon, Le Pen.

Macron est devenu le plan B de la droite du PS, le candidat de la continuité avec le quinquennat de François Hollande, le favori du MEDEF, du grand patronat et des actionnaires. Son absence de programme, ses incohérences et ses contradictions sont criantes, mais il a un redoutable sens du marketing politique. Ses contradictions lui permettent justement de dire à chacun ce qu’il a envie d’entendre. Il a mis en place un puissant mouvement de soutien. Mais tous les analystes s’accordent à dire que son électorat potentiel est volatile. La bulle Macron peut se dégonfler, mais il est encore trop tôt pour le dire.

Fillon est sorti gagnant d’une primaire où son rival Sarkozy a été donné favori. Il n’a d’ailleurs fait qu’appliquer les méthodes de ce dernier. Il a engrangé un vaste capital de voix, avec une primaire à droite qui a vu défiler bien plus d’électeurs qu’à gauche. Il chasse aujourd’hui sur les terres du FN. Les affaires ont sérieusement entamé son image de marque et ravivé l’appétit de certains de ses rivaux, mais il conserve un large soutien. La plupart des faits qui lui sont reprochés ne suscitent guère de réprobation dans son électorat. Il bénéficie du soutien de la droite catholique, qui a redressé la tête avec la Manif pour tous. Il reste un candidat dangereux, qu’il ne faut pas enterrer trop vite, avec un programme 100% réactionnaire contre les femmes, contre les immigrés, contre le monde du travail, favorable au démantèlement des services publics, etc.

Marine Le Pen est en tête de tous les sondages. Les analyses montrent que son électorat est le plus déterminé : il sait déjà qu’il va voter pour elle et pour personne d’autre. Sa campagne de lissage de l’image du FN, en rupture avec les déclarations abruptes de son père, fonctionne. Elle sera au second tour quoi qu’il arrive, sans doute en première place, et pourrait bénéficier de reports de voix aussi bien de droite que de gauche. On peut toujours essayer de se rassurer en se disant qu’elle ne peut pas gagner, mais… c’est ce qui se disait de Donald Trump jusqu’au jour même des élections. En Autriche, l’extrême-droite n’a perdu la présidentielle face au candidat écologiste qu’à un très court écart de voix. Sans compter la Hongrie, ou les pays d’Europe où l’extrême-droite gouverne dans le cadre d’un bloc réactionnaires avec la droite (et le cas étrange de la Grèce, où elle est dans une coalition avec la gauche). On ne peut donc pas donner dans l’angélisme et exclure sa victoire. Ca reviendrait à totalement nier la réalité.

L’extrême-droite a déjà réussi à imposer ses idées, ses thèmes et son vocabulaire dans tout l’échiquier politique. Elle peut aujourd’hui gagner les élections, soit en emportant les présidentielles, soit en arbitrant la majorité à l’Assemblée nationale. C’est ce risque réel de voir l’extrême-droite gouverner, avec tout ce que cela signifie pour les droits des femmes, pour les immigrés, récents ou de longue date, pour le monde du travail dans son ensemble, qui nous fait dire qu’une candidature unique à gauche serait préférable. Nous n’avons rien oublié de ce qu’on fait les gouvernements de gauche, mais nous ne jouons pas pour autant avec le feu.

Une candidature unique, c’est bien plus que l’addition des partisans de chacun des trois ou que l’addition de leur voix. Le monde du travail est sensible à l’unité et se méfie des divisions. On le voit dans toutes les grèves, tous les mouvements sociaux. C’est vrai aussi en politique. Ce serait un signe fort qui déciderait bien des abstentionnistes qu’une victoire est possible. Contrairement à un discours très présent à l’extrême-gauche, ça n’entretient aucune illusion. Ceux et celles qui ont cessé de voter pour la gauche n’en attendent pas grand chose, mais s’ils voient la possibilité d’éviter le pire. La candidature unique sera donc bienvenue.

Tyson Coxa : Est-ce qu’une candidature unique à gauche signifie le ralliement à Benoît Hamon ou à Jean Luc Mélenchon ?

Cela signifie que nous serons cohérents et que s’il y a une candidature unique, nous appellerons à voter pour ce candidat, qu’il s’appelle Hamon, Mélenchon ou pourquoi pas Yannick Jadot, après tout. S’il n’y a pas de candidature unique, nous discuterons, nous débattrons et nous verrons au moment voulu ce qu’il conviendra de faire.

Nous nous sommes opposé-e-s pendant cinq ans aux gouvernements PS, auxquels les Verts été associés. Par le passé, avant la création de notre organisation, ses militant-e-s ont eu l’occasion de s’opposer à d’autres gouvernements PS, dont Mélenchon était alors ministre. Nous n’avons pas ménagé nos critiques sur les uns comme sur les autres, et avons plusieurs fois dénoncé les dérapages de Mélenchon. Nous avons toutes les raisons de nous méfier de nationalisme anti-européen, de ses ambiguïtés sur Poutine et Assad. Mais nous sommes réalistes et pragmatiques : le choix sera moins dur, les conditions seront meilleures pour le monde du travail, les risques pour l’égalité hommes-femmes seront moins grands, sous un gouvernement issu d’une coalition formée autour d’une candidature unique.

Je ne parle pas seulement des grands mouvements sociaux, qui ne sont que la face émergée de l’iceberg, mais de l’ensemble des petits conflits, avec ou sans grève, qui se déroulent quotidiennement sur tous les lieux de travail et dans lesquels les militant-e-s d’ICO participent activement. C’est ma réalité de la lutte des classes, sans romantisme, sans mythologie. Cela n’est pas pareil si les droits syndicaux sont attaqués, s’ils sont maintenus, s’ils sont améliorés. Il en va de même pour les droits des femmes, sur lesquels il y a malgré tout une grande différence entre droite et gauche en cette période de contre-révolution patriarcale. Nous n’attendons pas que des grands changements sortent de ces élections, mais nous cherchons le meilleur terrain pour l’affrontement entre le monde du travail et le capital, comme pour le combat pour l’égalité femmes / hommes. On jugera sans doute, à l’extrême-gauche, que nous trahissons les principes, quoi que ça veuille dire, mais en absence d’une alternative politique réelle, nous sommes pragmatiques.

Tyson Coxa : Malgré un véritable élan populaire pour une unité à gauche et plusieurs appels dans ce sens, beaucoup de militants de France Insoumise refusent cette possibilité. Leurs craintes sont elles justifiées ?

En général, les militants et militantes de la France insoumise interprètent les appels à l’unité comme un appel au retrait de leur candidat, qui est en campagne depuis bien plus longtemps. C’est pour cela qu’ils s’acharnent à démontrer que les sondages sont tronqués, puisqu’ils donnent tous Hamon devant Mélenchon. Mais un appel à une candidature unique, cela signifie d’abord que les candidats doivent trouver un accord, quelles qu’en soient les modalités. Après tout, Mélenchon pourrait très bien être ce candidat, ce qu’il semble proposer.

Une partie de leur argumentation est fondé sur un dégoût viscéral du PS. Mais c’est pourtant le parti dans lequel Mélenchon a milité pendant 32 ans ! Hamon et lui sont issus du même moule, malgré une génération d’écart. Benoît Hamon étant plus jeune, cela fait 31 ans qu’il est au PS. En 2008, Mélenchon était l’un des signataires de la motion Hamon au congrès du PS. Il ne faut pas exagérer leur différence ! Leurs programmes, issus de la même matrice, se ressemblent assez pour que les militants de la France insoumise hurlent au plagiat. C’est dire s’ils sont compatibles. C’est bien pour cela qu’une partie de l’appareil du PS prend ses distances ou se rapproche de Macron.

Je comprends le souci d’insister sur les différences, qui existent et sont bien réelles. Mais cela mène droit dans le mur. Les militants de la France insoumise seront-ils prêts de voir Hamon battu si leur candidat l’est aussi, faute d’une dynamique unitaire ? C’est vraiment une vision à courte vue.

Il faut aussi parler de la question du PCF. Alors qu’il venait de quitter le PS, Mélenchon a été propulsé aux présidentielles précédentes grâce au soutien du PCF. A cette occasion, il a appris à parler le langage des militants communistes. Une partie des militants du PCF n’ont jamais cessé de considérer Mélenchon comme un social-démocrate mal repenti, mais ils l’ont soutenu dans le cadre d’un accord qui préservait leurs chances aux législatives.

Puis le Front de gauche a sombré dans des combinaisons improbables, allant jusqu’à opposer plusieurs listes Front de gauche entre elles lors des dernières régionales. Une fois alliance enterrée, Mélenchon s’est attaqué très durement au PCF. Celui-ci, bien qu’il soit l’un des plus grands partis de France par son nombre d’adhérents, s’est trouvé dans la situation paradoxale de ne pouvoir trouver de candidat dans ses rangs. Il s’est rallié sans enthousiasme, à une très courte majorité, à Mélenchon, alors même que ce dernier présentait des candidats aux législatives contre ceux du PCF. Ces derniers, qui tiennent encore l’appareil du parti, ont toutes les raisons de préférer un accord avec Hamon. Et bon nombre de militants qui rendent à Mélenchon le mépris qu’il leur témoigne, pourraient être tentés de faire de même.


Tyson Coxa : Les militants écologistes ont voté le ralliement de Jadot à l’un ou l’autre. Est ce que ce ralliement aura une influence sur une hypothétique
unité ?

C’est une bonne nouvelle. Les écologistes sont souvent imprévisibles, mais ils ont fait un choix cohérent. Depuis plusieurs années, Mélenchon a développé des positions écologistes conséquentes et n’a pas manqué une occasion de les marteler. Hamon, de son côté, a compris l’enjeu écologique et il en a fait un point fort de ses propositions.

Or, c’est une raison de plus pour une candidature unitaire : il y a une urgence écologique et climatique à l’échelle planétaire. Les quelques avancées internationales sont menacées par la victoire de Trump et du négationnisme climatique aux USA. Or, en France, Fillon semble se désintéresser totalement du problème, Macron se contente du minimum consensuel, et Le Pen cherche à se faire adouber par Trump. L’écologie est donc bien l’un des clivages essentiel.

Or, la France reste une grande puissance et un acteur majeur en Europe. Sa position en matière climatique n’est pas anodine. Même si on en attend pas grand chose en matière sociale, on peut souhaiter qu’une présidence avec un véritable engagement sur les questions écologiques ait un impact positif.

Les écologistes ont bien saisi cet enjeu. Il reste à espérer que cela aura un effet d’entraînement. Il n’y a pas d’avenir pour le socialisme démocratique si l’humanité est confrontée à la pire crise écologique de son histoire.


Mélenchon a envoyé un courrier à Hamon dans laquelle il pose une série de conditions préalables à une éventuelle unité. Ces conditions sont elles
acceptables ?

Dans un premier temps, Hamon a donné des signes d’ouverture, et Mélenchon les a boudés. Maintenant, Hamon cherche à rallier son camp et c’est Mélenchon qui donne des signes d’ouverture. C’est un jeu dangereux, car une dynamique unitaire a besoin de temps pour préparer sa victoire. Il faut se décider vite.

Mélenchon avait deux options : chercher le consensus en mettant en avant les points communs, ou placer la barre haut en mettant l’essentiel de son programme dans la balance, même les points de dissension possible. C’est l’option qu’il a choisi, sans doute pour adresser un message de fermeté à ses partisans. Cela dit, il pose dans l’équation une chose juste : on ne peut pas réaliser l’unité en maintenant l’investiture des ministres les plus controversés du PS, à commencer par Manuel Valls et Myriam El Khomry.

En les défendant, Hamon essaie de jouer le petit jeu des courants banal au PS, mais les électeurs à la primaire ne sont pas, dans leur immense majorité, membres du parti socialiste. En choisissant Hamon, ils ont clairement choisi d’infliger une défaite à Valls. Ne pas en tenir compte, c’est désavouer la primaire pour en revenir aux bonnes vieilles combinaisons du PS. L’unité vaut bien qu’on sacrifie quelques anciens ministres, d’autant qu’il y a quelque chose de ridicule de demander à Valls et El Khomry de se faire élire avec le rejet de la loi Travail comme programme !

En absence de notre candidate, nous préférerions naturellement qu’une candidature plus satisfaisante, plus proche de nos convictions, soit en bonne position dans ces élections. Ça n’est pas le cas. Inutile de faire de la politique fiction, ou de jouer la politique du pire. Dans les semaines qui viennent, on verra si le mouvement pour une candidature unique est capable de venir à bout de ces obstacles, de pousser les vieux briscards du PS habitués aux combines que sont Hamon et Mélenchon à trouver un point d’accord. Malgré nos appréhensions, nous estimons que c’est la solution la moins pire, à défaut de la meilleure, à deux mois des élections. Donc, pour les droits des femmes, contre la loi Travail, pour défendre la stabilité climatique, pour éviter la victoire de l’extrême-droite, nous sommes pour une candidature unique à gauche.

4 réflexions sur “Présidentielles2017 – Pourquoi une candidature à gauche est possible ?

  1. La candidature unique va devenir la candidature Mélenchon.
    C’est à dire, Hamon va s’effondrer. On le voit déjà avec les déclarations de Bartelone et tant d’autres Macronistes de la droite du PS. Il ne restera que Mélenchon et Hamon jouera le rôle de celui qui empêche Mélenchon d’être en deuxième position.
    Hamon ne peut pas avancer, il incarne le quinquennat Hollande honni par tous les travailleurs conscients. L’unité était impossible, d’avance.
    En fait, appeler à « l’unité de la gauche » (un impossible) n’est pas correct.
    Un groupe politique ouvrier aurait dû, si cela avait une réalité quelconque (une organisation d’une importance visible) appuyer critiquement le candidat que les travailleurs reconnaissent comme celui qui les interprète le mieux. Mélenchon dans le cas d’espèce.Mais un appui très critique tant envers le parcours du candidat comme de son programme et avec le but de se renforcer organiquement pendant la campagne (dont il aurait fallu participer activement).
    Mais un appel à une très hypothétique unité sans aucune critique sur ce qui est proposé, sans aucune perspective social de changement de la société capitaliste et un ralliement à une illusion sans avenir.

    1. Alors, si on n’est pas une organisation visible et ce que l’on dit ça n’a aucune importance, pourquoi te mettre dans cet état là, camarade? Allons, du calme… Il vous faudra des forces pour aller chercher vos signatures.

      Pour le reste, il faudra peut-etre lire l’ensemble des textes.
      Selon la logique de ton commentaire, donc je resume : « appuyer critiquement le candidat que les travailleurs reconnaissent comme celui qui les interprète le mieux », ce serait surtout l’abstention qu’il faudrait appuyer.

      Je ne vois absolument en quoi un candidat qui faisait aux alentours de 10% des intentions de vote, déjà avant l’arrivée de Hamon, represente les travailleuses et travailleurs dans leur ensemble ? Notamment avec son programme qui, l’abrogation de la Loi Travail mise à part, parle finalement très peu des conditions des salarié-e-s et comment les améliorer.

      Concernant les critiques des uns et des autres, ça fait des années qu’on en fournit, merci. Comme ça fait des années que l’on participe dans les luttes et dans la vie politique. Il n’y a aucune illusion, c’est repeté à plusieurs reprise: vu le danger representé par Macron et surtout Fillon et Le Pen, c’est la solution la moins pire qui ne nous enchante absolument pas, mais répond en partie au contexte actuel. Finalement, oui, on ne participe pas directement dans cette élection et on n’a pas presenté un-e candidat-e.

      S’il faut chercher les marchands d’illusions, il faudra te retourner plutôt vers celui dont la candidature tu défends.

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