A qui profite le revenu universel ?

La proposition d’un revenu universel s’est imposée dans la campagne présidentielle. Elle suscite bien des questions et des débats sur les droits des femmes, le chômage et le travail. Nicolas Dessaux répond aux questions de Tyson Coxa sur ce projet.

Tyson Coxa : Depuis plusieurs années, un certain nombre d’économistes parlent d’établir un revenu universel, idée largement repris par une partie la gauche européenne et actuellement en test en Finlande. Dans ce pays, le montant de ce revenu est de 560€ / mois n’est pas peu pour vivre ?

Nicolas Dessaux : Non seulement l’idée d’un revenu universel est défendue par des économistes depuis les années 1930 au moins (l’abondancisme du radical-socialiste Jacques Duboin, par exemple), mais elle fait l’objet de luttes menées par des collectifs militants depuis des décennies. La vague la plus importante est sans doute celle de l’Italie des années 70, où cette idée était défendue dans une formulation marxiste par certains groupes issus de l’operaïsme (que l’on pourrait traduire par ouvriérisme, mais avec une connotation très différente du français).

C’est d’ailleurs sous cette forme qu’elle est revenue en France par des marxistes attentifs au développement théoriques et pratiques du mouvement ouvrier italien, comme André Gorz et Yann Moulier-Boutang. Dans cette version italienne, il s’agissait de revendiquer un « salaire politique », déconnecté de la production.  La généralisation du salariat était conçue comme le prélude de son abolition. Cette idée se reliait à une autre, caractéristique de l’opéraïsme : dans le capitalisme avancé, c’est toute la société qui est organisée en fonction de la production de marchandises, c’est toute la société qui fonctionne comme une usine. Donc, pourquoi pas un salaire à l’échelle sociale plutôt qu’à celle de l’entreprise ?

Il y a quelque chose de fondé dans cette revendication du « salaire politique », c’est que la définition du salaire est au cœur de la lutte des classes. Le mouvement ouvrier, au sens large, a cherché depuis plus d’un siècle à fonder le salaire sur des bases objectives (qualification, ancienneté, risques,…), collectives (à l’échelle de l’entreprise, puis au-delà avec les conventions collectives) et de plus en plus déconnectées du travail effectué (congés payés, chômage indemnisé, sécurité sociale, tout ce qui rentre dans le salaire socialisé). De plus, le coût du travail intègre des éléments qui ne sont pas indispensables à la production du point de vue capitaliste, tel que les règles d’hygiène et de sécurité, la restauration collective, les moyens mis à disposition des syndicats, et ainsi de suite.  De ce point de vue, le salariat tel qu’il existe dans les pays capitalistes avancés n’est plus le salaire individuel du XIXe. D’un autre côté, le patronat cherche à  revenir à une conception individuelle du salaire : démantèlement de la sécurité sociale au profit des mutuelles privées, individualisation des primes, non-respect de la législation protectrice, et ainsi de suite. Ces conceptions antagonistes sont au cœur des mouvements sociaux actuels, petits ou grands, visibles ou non.

Aujourd’hui, la revendication d’un revenu universel, telle qu’elle est reprise par une partie de la classe politique et notamment par Benoît Hamon, est très éloignée de cette façon de formuler les choses. Elle est également caractéristique d’une autre période, dont les mêmes opéraïstes ont bien compris les prémisses : celles du chômage de masse provoqué par la contre-révolution capitaliste entamée dans la fin des années 70. Les fermetures de branches entières d’industrie, les délocalisations de capitaux hors de la métropole, les licenciements massifs, la réduction de la taille des sites, ont été autant d’atteintes à la classe ouvrière massivement organisée, syndiquée, combative, politisée à gauche, et plus encore, à la vague de luttes sociales de l’après 68. Il en résulte une situation de chômage de masse qui fait pression sur les salaires et la combativité du monde du travail. La résurgence de l’idée de revenu de base dans ce contexte est une forme de renonciation à la vieille revendication ouvrière du droit au travail, même si elle est formulée sous une forme positive.

On trouve donc aujourd’hui plusieurs versions du revenu universel, avec des montants, des formes de financement et des prémisses idéologiques divergentes, voir opposées. L’une des forces d’une association comme le Mouvement français pour un revenu de base (MFRB), est de parvenir à les faire coexister et dialoguer en son sein. Mais c’est aussi une faiblesse, puisque cela rend le projet peu lisible. Si on voulait en discuter dans le détail, il faudrait examiner chacune des propositions séparément.

C’est pourquoi on  peut difficilement considérer l’expérimentation finnoise, ni le montant choisi comme « la » mise en œuvre du revenu de base, puisqu’il s’applique sur un échantillon de quelques milliers de personnes – ce qui permet d’esquiver le véritable enjeu du financement à l’échelle de l’ensemble de la population. Cela donne simplement une idée de ce que peut être l’une des réalisations possible de celui-ci. Quant au montant, en effet, il est extrêmement faible dans un pays où le coût de la vie est supérieur à la France.

Tyson Coxa : Les deux possibilités de financement envisagées par la Finlande sont la création d’une nouvelle cotisation sur les salaires (comme les autres assurances sociales) ou d’une nouvelle taxe de l’impôt sur le revenu. Ne va-t-on pas voir ressurgir les discours « ce sont toujours les mêmes qui paient… » ?

Nicolas Dessaux : Le débat existe en France également entre partisans du salaire socialisé, organisés dans le Réseau salariat et inspirés par les conceptions de Bernard Friot, et ceux d’un revenu à base fiscale, que l’on retrouve plutôt dans le MFRB.

La différence est importante, puisque dans un cas, on a affaire à une extension du salaire socialisé, assez proche du salaire politique d’une certaine façon, donc à quelque chose qui vient du monde du travail et qui échappe à la logique étatique. Dans l’autre cas, dès qu’on parle de fiscalité, on touche au fondement même de l’État sa base matérielle. Dans la pratique, c’est plus complexe : les pays de tradition sociale-démocrate ont développé leur système de sécurité sociale sous une forme étatique et non mutualiste. En France, la sécurité sociale issue de la vague révolutionnaire de 1944-47, gérée par les élus du monde du travail et financée uniquement par les cotisations sociales, a été battue en brèche par la suppression des élections en 1967 (brièvement rétablies par la gauche en 1983), puis la fiscalisation partielle avec la création de la CSG en 1991. Par contre, il existe des conceptions conflictuelles de l’impôt : pour une bonne partie du « peuple de gauche », celui-ci est bel et bien une forme de socialisation du salaire, ce qui n’est pas sans semer bien des illusions sur le rôle de l’État. Je ne rentrerais pas dans ce débat ici. Il est clair que, par ses fondements dans le monde du travail et ses combats, le salaire socialisé est plus proche de notre conception du monde qu’un revenu de base fondé sur l’impôt. Cela ne veut pas dire qu’il faut la rejeter par principe, mais il faut bien comprendre que ce cela ne signifie pas la même chose.

Les partisans actuels du revenu de base expliquent leur projet non comme une solution à la misère, mais comme l’ouverture vers une société où les activités non-marchandes se développent librement. Ils ne manquent jamais une occasion de rappeler toutes les activités qui n’ont pas de valeur économique bien définie dans le système actuel, ou en tout cas, qui ne sont pas génératrices de revenu. Mais ils ne remettent pas fondamentalement en cause le caractère capitaliste de la société dans laquelle s’insère leur projet.

Or, dans cette société, il existe une forte conscience des flux économiques, de la distinction entre travail productif et improductif pour reprendre la terminologie classique. Pour le dire autrement, chacun se demande ‘pour qui il paye’ et qui dépends de son travail. Le travail socialisé fonctionne parce qu’il  sur des bases simples, sur les fondements de la vie sociale : la quantité de travail fournie par chaque individu excède sa consommation propre, parce qu’une partie de la société ne peut pas participer à la production (enfants, personnes âgées ou porteurs de handicap incapacitants, …). Ce qui varie de manière conflictuelle, c’est la liste des personnes qui doivent bénéficier de ce travail socialisé (comment indemniser le chômage ? Combien de temps doit durer le congé maternité ? Et ainsi de suite …). Or, le revenu de base revient à étendre très largement cette liste à des personnes qui sont en état de travailler. Cela n’aurait rien de choquant dans une société débarrassée du corset du capitalisme, mais ça n’a rien d’une évidence dans la société actuelle. C’est en cela qu’il s’agit d’une forme d’acceptation du chômage de masse : puisqu’on n’emploie pas tout le monde, qu’on laisse au moins ceux et celles qui ne sont pas employées faire quelque chose de leur vie.

Cette conception va à contresens de celle qui est portée, historiquement, par le monde du travail : la réduction continue du temps de travail, comme moyen de dégager le temps libre nécessaire au développement des activités humaines. Le mouvement syndical a revendiqué la baisse du temps de travail, la journée de 10h à ses débuts, pour elles-mêmes, pour en finir avec l’épuisement pur et simple. Puis à cet argument vital est venu très tôt s’associer l’idée qu’une journée moins longue favorisait le développement de l’individu, les loisirs, la vie de famille, l’instruction,… L’idée de réduire le temps de travail pour assurer une meilleure répartition, donc lutter contre le chômage, suppose à la fois de grandes unités de travail relativement homogènes (l’ouvrier-masse, dirait les opéraïstes) et un mouvement ouvrier organisé. C’est déjà un argument qu’on trouve, en France, en faveur des 40 heures au temps du Front populaire – qui doit affronter un chômage à près d’un million de personnes. Réduction du temps de travail et indemnisation du chômage vont de pair, dans la mesure où le chômage est vu comme un état temporaire. Le chômage de masse et de longue durée actuel tend à déconnecter ces deux aspects. Le « travailler moins pour travailler tous » butte sur les mécanismes mis en place par la contre-révolution capitaliste, et particulièrement sur la grande parcellisation des unités de travail. Pour de nombreux salariés, travailler moins signifie travailler juste plus intensément.

Cette question du « qui paye pour qui » est redoutable. Elle joue un rôle essentiel, par exemple, dans les « nationalismes de régions riches », comme la Flandre, la Catalogne ou l’Italie du nord. Toi et moi, qui sommes frontaliers de la Belgique, nous connaissons bien ce discours des nationalistes flamands : « nous ne paierons pas pour les chômeurs wallons ». Dans son discours contre les immigrés, le nationalisme français se nourrit de la même inquiétude. Duprat, l’idéologue fasciste du FN, l’avait bien compris lorsqu’il a lancé le fameux amalgame entre le nombre d’immigrés et de chômeurs. Il en va de même lorsque ce discours alimente l’animosité envers les fonctionnaires dont se nourrit un François Fillon. La question du travail productif dans le capitalisme n’est pas une abstraction théorique, mais une question politique fondamentale.

Tyson Coxa : Si le montant du revenu universel venait à être augmenté afin que chacun puisse vivre dignement, n’y aurait-il pas un risque de voir les gens choisir de toucher le revenu universel plutôt que de travailler ?

Une telle hypothèse appelle à quelques commentaires. Première chose, travailler a un coût. Le transport pour s’y rendre chaque jour, l’entretien d’un véhicule, le repas qui est généralement plus coûteux que chez soi, les frais de garde des enfants, sans compter les effets de seuil redoutables lorsqu’on perd des aides ou que l’on devient imposable. C’est normal de faire le calcul et parfois, de renoncer à un emploi qui coût faire perdre plus d’argent qu’il ne vous en rapporte. Les économistes libéraux, qui raisonnent en termes d’individus faisant des choix rationnels et de coûts marginaux, devraient être les premiers à le comprendre. Cela prouve surtout que le travail est souvent mal payé, qu’il manque de crèches prises en charge par l’employeur, et ainsi de suite. Le raisonnement est donc réversible, dans la logique libérale : les patrons devraient proposer des conditions plus attractives…

Deuxième chose, c’est que, contrairement à la plupart des politiciens qui en parlent, les partisans du revenu de base ne proposent pas des allocations chômage ou un RMI amélioré, mais un revenu versé inconditionnellement à toutes et à tous. Libre à chacun ou chacune de s’en contenter ou de la recevoir en plus de son salaire. Les savants calculs qu’il m’a été donné de lire sur le financement et le montant de cette proposition me semblent flous au niveau de l’effet sur les prix, sur les loyers, sur les salaires, mais c’est un autre problème. En tout cas,  on parle bien des propositions des partisans du revenu de base et non de leurs ersatz politiciens, ce revenu est plutôt conçu en fonction d’un choix de vie : vivre frugalement, en menant l’activité de son choix, ou vivre mieux de son travail. On peut discuter sur cette base, mais il ne faut pas déformer la proposition.

Troisième chose, qui me semble la critique la plus importante, le point le plus faible du revenu de base. Nous vivons dans une société patriarcale, où le revenu des femmes est en moyenne inférieur d’un tiers à celui des hommes, où le temps partiel imposé touche plus souvent les femmes que les hommes. Dans un couple hétéro, c’est presque toujours l’homme qui a les meilleurs revenus, même quand ils ne sont pas bien hauts. Ce second salaire reste vu comme un salaire d’appoint. Parmi les raisons de ne pas prendre un boulot quand il coûte plus qu’il ne rapporte, j’ai cité la garde des enfants. Elle incombe la plupart du temps aux femmes. Le véritable risque avec le revenu de base, c’est qu’il ne se transforme de fait en revenu d’appoint pour les femmes et les renvoie à la maison. Ce n’est pas une critique sans fondement : l’intérêt que porte Christine Boutin au revenu de base, les déclarations de Marine Le Pen sur le sujet, montrent qu’une partie de l’extrême-droite y voit l’outil idéal pour donner un air neuf à leur vieille idée d’un salaire maternel. Le fait que, à gauche, on fasse passer pour des féministes  celles qui défendent la même idée, est assez inquiétant par leur habilité à l’habiller d’un air de radicalité. Dans le contexte de la contre-révolution patriarcale, il faut se méfier des faux-amis autant que des ennemis.

Tyson Coxa : Enfin, le fait de ne plus dépendre du travail pour vivre ne peut-il pas être une délivrance pour toutes celles et ceux qui ont pris un emploi par nécessité et qui pourrait alors choisir de se former pour exercer l’emploi de leur choix ?

Nicolas Dessaux : Ça, c’est le côté sympathique du revenu universel, même s’il peut être atteint par d’autres moyens. Le chômage de masse a pour effet de limiter la mobilité de la main d’œuvre disponible. Obtenir un congé payé pour une formation n’est pas simple, même si le droit existe. Se faire payer une véritable formation quand on est au chômage – et je ne parle pas des sempiternelles formations à la rédaction de CV, mais de formations diplomantes menant à un nouvel emploi – est une gageure. Choisir son métier, en sorte qu’il corresponde à ses études est un luxe. Ce n’est pas un effet secondaire du chômage de masse, mais l’une de ses raisons d’être : les patrons des années 1970 se plaignaient de la trop grande mobilité des salariés. En situation de plein emploi, quitter sa boite pour trouver un meilleur boulot, une meilleure ambiance, est une chose simple. Le chômage était rare, mais bien indemnisé. C’est d’ailleurs ce que les sociologues du travail constatent aujourd’hui : le pays d’Europe où l’idée de perdre son emploi génère le moins d’angoisse est le Danemark, où le chômage est indemnisé à 90% du salaire pendant 4 ans. C’est pour cela que ce côté sympathique du revenu universel a ses limites : il entérine la situation de chômage de masse, tout en admettant qu’il y a une multitude d’activités qui mériteraient salaire.

Le choix « revenu de base » ou « revenu de base plus salaire » est sans doute intéressant pour un jeune qui démarre dans la vie, il ne l’est pas pour une famille de salariés avec enfants et prêts immobiliers. Cela peut sembler trivial comme critique, mais c’est une donnée importante du problème. La perte de revenu, la baisse de niveau de vie, sont particulièrement mal vécues. Le bilan est donc assez contrasté. L’idée que personne ne devrait se trouver sans ressources, sans moyens de vivre, est importante. Le revenu universel tente d’y répondre dans le cadre du système capitaliste.

L’intérêt nouveau que  la classe politique porte au revenu universel est lié à des facteurs multiples et contradictoires. Il s’agit visiblement pour eux d’un dispositif social qui revient à étendre le RSA à des catégories qui en étaient exclues jusqu’ici. C’est conforme à une longue tradition étatique : maintenir la main d’œuvre employable tout en conservant un taux de chômage suffisamment élevé pour faire pression sur les salaires. La simplification administrative qui en découle est intéressante pour eux, puisqu’elle permet de dégraisser des administrations, donc de réduire le nombre de fonctionnaires. Enfin, certains y voient manifestement un argument présentable pour renvoyer les femmes à la maison. Cela ne signifie pas que tout cela soit l’intention des militants et militantes du revenu universel, mais cela pourrait faire partie des effets. Malgré tout, il faut admettre qu’un revenu inconditionnel, c’est-à-dire dire dégagé du flicage social des pauvres, des vexations administratives, du non-recours aux droits, pourrait constituer un progrès social et une amélioration considérable dans la vie quotidienne de millions de personnes.

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