[ANALYSE] Travailleuses, travailleurs… de qui parle-t-on ?

Le mouvement de lutte contre la loi travail, qui continuera en septembre, a été l’occasion de rappeler à celles et ceux qui l’auraient oublié que des salarié-es sont indispensables pour la production, la transformation et l’acheminement de biens et de services. Reste à savoir si celles et ceux (surtout ceux) dont on a un peu entendu parler sont réellement représentatifs de l’ensemble des travailleuses et des travailleurs en France actuellement.

L’Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE) fournit des ressources précieuses pour s’extraire d’une vision ou trop individuelle (moi, ma voisine, mon beau-frère, ma mère, mes connaissances…) ou trop médiatique. Les chiffres disponibles permettent de se forger une idée plus objective de la réalité.

Les salarié-es représentent 90% de la population active en France. Bien sûr, le salariat n’est pas homogène : salarié-es du secteur privé ou associatif, agent-es des fonctions publiques (20% de la population active), auto-entrepreneurs (plus d’un million, souvent des salariés déguisés), travailleuses et travailleurs privés d’emploi…

Pour décrire le salariat, commençons par « la classe ouvrière », leitmotiv de nombre d’organisations, politiques ou syndicales. Sauf que, en-dehors des ouvriers du bâtiment et des travaux publics (BTP), la plupart des salarié-es ne se considèrent pas comme ouvriers, quelle que soit la manière dont on puisse caractériser leur position économique dans l’analyse marxiste. Il faut donc sortir des représentations et de l’imagerie des siècles précédents.

Il est important d’identifier les catégories professionnelles les plus représentatives du salariat, par leur nombre, par leur identification, par le rôle central qu’elles jouent dans le capitalisme contemporain. Parmi celles et ceux qui ont un emploi, on trouve effectivement les ouvriers du BTP (plusieurs millions), mais aussi les fonctionnaires territoriaux (plus de deux millions), les agents d’entretien (plus d’un million), les aides soignantes et infirmières (plus d’un million), les salariées de l’aide à la personne, les assistantes maternelles, les salariés de la vente, de la logistique et du transport. Sans oublier qu’il existe également une large partie de la population qui (sur)vit, d’une manière ou d’une autre, du salaire socialisé, parce qu’elle est au chômage, en retraite, en invalidité, ou aux allocations sociales. Chacune de ces situations engendre des rapports différents au patronat et à l’administration.

La forte concentration des femmes dans un nombre réduit de métiers – les moins rémunérateurs – fait que, aujourd’hui, certains des métiers les plus importants en nombre sont aussi les plus féminisés (entretien, santé, aide à la personne…). La plupart de ces femmes sont mères ou grand-mères et font une double journée de travail. On ne peut se contenter de parler des conditions de travail dans l’entreprise sans prendre en compte la dimension familiale, car une des préoccupations principales de ces femmes est souvent de concilier travail et enfants.

La contre-révolution capitaliste initiée dans les années 1970-80 a profondément modifié la composition de la classe ouvrière en France. Les grands sites industriels employant des milliers d’ouvriers sont devenus des exceptions. La plupart des usines en emploient moins de 250. Le recours généralisé à la sous-traitance et à l’externalisation fait que, sur un même site, les salariés peuvent être employés par plusieurs entreprises différentes. Les délocalisations à l’échelle nationale ont permis de fermer des sites situés dans des bassins industriels combatifs pour les rouvrir dans des zones rurales sans traditions de lutte.

Il en résulte une grande fragmentation de la classe ouvrière industrielle, qui a une influence sur ses capacités de luttes. Les secteurs montants du monde du travail sont généralement les moins syndiqués et ceux où les modes de lutte traditionnels (grève, manifestation) sont le moins accessibles. Les difficultés à étendre les grèves lors des mouvements sociaux et le phénomène de « grève par délégation » y puisent leur source. Le slogan de « grève générale » se heurte à cette composition de la classe ouvrière.

L’ensemble de ces changements devrait avoir des répercussions profondes sur la manière s’adresser politiquement au monde du travail : c’est une réflexion qui doit guider notre combat commun contre le capitalisme.

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