[Interview] La démocratie dans l’entreprise est un projet de société (deuxième partie)

En France, la loi de 1901 fixe un cadre très général. Le même principe doit s’appliquer aux entreprises : c’est aux salariés de choisir leur mode de fonctionnement, dans un cadre démocratique fixé par la loi. C’est la meilleure façon de répondre à la diversité des situation, la plus cohérente avec les principes démocratiques. Ce n’est certainement pas à l’Etat de le faire.

Deuxième partie d’une interview de Nicolas Dessaux, membre de la commission de coordination de Travail & Démocratie, par Tyson Coxa, sur la démocratie dans l’entreprise.

 

Tyson Coxa : Quel outil d’organisation utiliser dans le cadre de cette démocratie dans l’entreprise ? Quel rôle joueront les syndicats ?

Nicolas Dessaux : Dans le système hiérarchique actuel, s’entremêlent plusieurs aspects : coordination professionnelle, chaîne de contrôle de punition, arbitrage, pyramide de salaires, et j’en passe. Une organisation démocratique du travail doit revoir tout ça.

De manière générale, lorsqu’on mettra en place la démocratie au travail, la question : “qui élit qui ?” va se poser partout. Par exemple, lorsqu’il existe plusieurs niveaux hiérarchique, est-ce que chaque niveau va élire celui qui est juste au dessus ? Ou l’ensemble des niveaux au-dessus ? Ou est-ce qu’on va en profiter pour limiter l’empilement hiérarchique ?

Je ne crois pas que ce soit une bonne idée de répondre a priori à ces questions. On ne peut pas mettre en place un système unique qui s’appliquerait à tous les entreprises, indépendamment de leur taille, de leur organisation géographique, de leur objet, de leur spécificités. Regardons le fonctionnement des associations : elles déterminent librement leurs statuts, en fonction de leurs objectifs, de leur taille, de la dispersion géographique de leur membres,…

En France, la loi de 1901 fixe un cadre très général. Le même principe doit s’appliquer aux entreprises : c’est aux salariés de choisir leur mode de fonctionnement, dans un cadre démocratique fixé par la loi. C’est la meilleure façon de répondre à la diversité des situation, la plus cohérente avec les principes démocratiques. Ce n’est certainement pas à l’Etat de le faire.

Au mieux, il est possible de proposer des statuts types correspondant aux situations les plus courantes, mais d’autres institutions pourraient le faire avec un meilleure connaissance des situations réelles : les syndicats, les associations professionnelles, les chambres de commerce et d’industrie lorsqu’elles représenteront elles-mêmes les salariés, ou leur équivalent ailleurs en Europe.

Dans les entreprises, les syndicats bénéficient d’une véritable assise sociale, même lorsque le taux de syndicalisation est faible. Ils ont sans doute vocation à diriger l’entreprise. Il suffirait de transformer le comité d’entreprise en comité d’administration. Dans de nombreux petites entreprises, les syndicats sont absents ou anecdotiques. D’autres critères peuvent alors être retenus. La situation n’est pas la même dans une grande entreprise publique, dans une PME du BTP, dans une petite SSII où travaillent quelques informaticiens. Il faut partir de cette diversité.

Tyson Coxa :  Mais est-ce qu’un ouvrier est qualifié pour élire un ingénieur, par exemple?

Nicolas Dessaux :  Dans un système démocratique, on ne considère pas que les diplômes soient nécessaires pour être élus. Plus du tiers des maires français sont des agriculteurs. Il est probable que le diplôme le plus courant pour un maire français soit un bac agricole, voire le certificat d’études. Même au niveau national, Pierre Bérégovoy a été premier ministre avec un CAP de tourneur-fraiseur et René Monory, plusieurs fois ministres et président du sénat, avait pour diplôme un brevet de mécanique. Ce qui est inquiétant, c’est plutôt le fait qu’aujourd’hui, la carrière politique passe de plus en plus par les grandes écoles et les réseaux familiaux, même dans les partis de gauche.

Les chefs d’entreprises actuels ne sont pas forcément diplômés. En France, 12% d’entre eux n’ont aucun diplôme, et 46% le bac, un cap ou un bepc. Avec l’élévation du niveau de diplôme des jeunes, il est banal qu’un salarié soit plus diplômé que son patron ou que ses supérieurs hiérarchiques.

Par ailleurs, le mouvement syndical, avec son système de formation interne, est une excellente école pour comprendre le fonctionnement des entreprises. Contrairement à la mythologie patronale, la majorité des syndicalistes sont attachés à une bonne gestion de l’entreprise, qu’ils associent au maintien de emploi – sans parler du sens aigu du service public des syndicats de fonctionnaires. C’est une force pour la démocratie sur le lieu de travail : les salariés sont en règle générale qualifiés, avec des traditions démocratiques, et une organisation capable de prendre la relève. Les bases matérielles et intellectuelles du changement social existent déjà.

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