Les angoisses électorales de l’extrême-gauche sont-elles justifiées ?

L’extrême-gauche françaises réalise régulièrement des percées électorales, mais ne parvient pas à se transformer en force politique.  Alice Lipton, membre de la commission de coordination de Travail & Démocratie,  interviewe Nicolas Dessaux sur cette question. 

Alice Lipton : Lors de son congrès de 2016, ICO a critiqué la conception des élections qu’elle avait développée jusqu’alors et annoncé sa volonté de se muer en parti électoral. Comment expliques-tu cette évolution ?

Nicolas Dessaux : Nous avons à de nombreuses reprises, en général sous ma plume, critiqué la manière dont le système électoral était construit pour maintenir au pouvoir les partis capitalistes actuels, sans jamais exclure d’y participer. Nous avons surtout développé l’idée qu’il existait un lien essentiel entre la dictature patronale, telle qu’elle s’exerce sur le lieu de travail, et cette caricature de démocratie. C’est une conception différente, plus précise, que celle que l’on trouve dans le discours gauchiste actuel, mais qui restait dénuée de conclusions stratégiques.

Comme je l’ai rappelé dans un texte récent sur Marx et les questions électorales, ce dernier considérait que la classe ouvrière pouvait, dans les pays où existait le suffrage universel, s’emparer du pouvoir politique par ce moyen. Dans sa conception, la révolution n’est pas la prise du pouvoir, mais ce qu’on en fait pour mener à bien la transformation sociale. C’est ce qu’on fait ses disciples du Parti ouvrier français, puis de la SFIO. Ce choix stratégique n’était pas sans risques : combinaisons électorales et parlementaires, tentations ministérielles, constitution d’une couche de « notables rouges » détenteurs de positions électorales, qui donnaient du grain à moudre aux anarchistes. Les succès électoraux des partis socialistes, puisqu’il y en eu jusque quatre qui concluraient aux élections, ont amené à se poser ces questions nouvelles, non sans heurts.

L’unification des partis socialistes dans la SFIO, en 1905, a permis la conquête de nombreuses municipalités, mais aussi posé de manière accrue ces problèmes. Pour la France, force est de constater qu’après la scission de la SFIO en 1920, le parti communiste, après avoir vidé le parti socialiste d’une bonne partie de ses forces vives, a reproduit exactement la même chose. Il a fait du communisme municipal, comme il existait du socialisme municipal, avec des pratiques semblables. La classe ouvrière en a largement bénéficié : habitat, crèches, soutien aux chômeurs, et ainsi de suite, en une période où rien de tout cela n’existait. De la même manière que la SFIO se voyait comme un parti révolutionnaire et ne cessait de l’affirmer, tout en mettant en place une politique fondée sur la détention de mandats électoraux, le PCF s’est développé en grande partie sur la base de ses municipalités, tout en multipliant les professions de foi révolutionnaires.

Cependant, la différence était grande. Dans les pays où les socialistes démocratiques, plus ou moins marxistes, se sont installés durablement au pouvoir, ils n’ont sans doute pas mis en place le socialisme, mais ils ont associé état-providence et démocratie. Dans les pays où les « communistes » sont arrivés au pouvoir, ils ont mis en place l’État-providence sans la démocratie. De ce point de vue, leur bilan est moins bon que celui des socialistes suédois. Cela dit, le modèle « marxiste-léniniste » était ambigu sur la question électorale. Les bolcheviks étaient parvenus au pouvoir en renversant par une insurrection armée gouvernement du socialiste révolutionnaire Kerenski et en dissolvant une assemblée constituante élue au suffrage universel, où les différents partis socialistes détenaient la majorité. Quelques soient les motifs, ce crime fondateur pesait pour dans les consciences. Encore aujourd’hui, il suffit de prononcer le mot devant un « léniniste » pour provoquer un mélange de dédain et de justifications. Par la suite, les léninistes ont préconisé à la fois le recours aux élections et à l’insurrection armée. Le fameux manuel d’insurrection L’insurrection armée, signé Neuberg (pseudonyme collectif d’auteurs du Komintern, dont le jeune Ho Chi Minh) constituait le symbole de cette dernière, bien qu’il consiste essentiellement en l’analyse d’échecs. Dans la pratique, le recours aux élections devint la norme dans tous les pays où il était possible aux communistes de se présenter légalement, mais celles-ci étaient toujours dénoncées comme la forme de la « démocratie bourgeoise », comme une forme de duperie. C’en était une, mais pour d’autres raisons : L’ambiguïté reposait précisément dans l’idée qu’il fallait participer aux élections, pour instituer un régime semblable à celui d’un pays où elles avaient été de toute substance par le monopartisme – et après la création du bloc de l’est, par des régimes où le multipartisme était une pure façade (Pologne, Allemagne de l’est,…). On comprend l’inquiétude de nombre d’intellectuels de gauche et de syndicalistes à l’idée de ce qui pourrait leur arriver si le PCF arrivait au pouvoir grâce à l’Union de la gauche dans les années 1970.

Au cours des années 60-70, deux éléments se sont ajoutés au débat. D’abord, la victoire d’un certains nombre de luttes de libération nationales (en particulier l’Algérie, Cuba, puis le Vietnam) ont enthousiasmés la jeunesse étudiante. L’idée que le « pouvoir était au bout du fusil », selon l’expression de Mao, ou qu’il suffisait d’un petit groupe d’hommes armés et déterminés pour polariser la situation (Guevara, Debray) s’est répandue côté une traînée de poudre. La presse gauchiste de cette période est saturée de cette référence à la lutte armée, qui va conduire certains à la mise en pratique. Mais cette rhétorique se heurte sans cesse à son impossible adaptation dans le contexte des démocraties occidentales. Quand bien même un mouvement puissant comme les Brigades rouges (première période) dispose de milliers de combattants et de dizaines de milliers de sympathisants, « porter l’attaque au cœur de l’État » ne débouche pas sur une pratique de la prise du pouvoir. Elle retrouve plutôt les méthodes du populisme russe contre lesquelles Lénine s’était démarqué. En France, les deux principaux mouvements qui s’étaient engagés dans cette direction, la Ligue communiste et la Gauche prolétarienne, ont fait machine arrière. Mais l’idée que « les élections ne servent à rien », comme le proclamait une affiche électorale de la Ligue communiste, est ancrée dans gauchisme de cette période : le paradoxe avait un arrière-goût d’impuissance.

L’autre élément, dans les années 60-70, c’est l’importance de l’insubordination ouvrière, bien analysée par les opéraïstes italiens et certains courants français. C’est l’époque où, en France, la CFDT se défroque de ses origines chrétiennes pour se découvrir anarcho-syndicaliste. Inspirés de mai 68, les slogans sur la grève générale traduisent à la fois l’expérience, l’espérance les limites de ce mouvement social, qui va se heurter violemment à la contre-révolution capitaliste : fermetures d’usines, réduction des sites de production, externalisations, délocalisations, chômage massif… Malgré son ancrage dans la pratique ouvrière, à l’inverse de l’apologie de la lutte armée, l’invocation de la grève générale peine toujours à expliquer comment celle-ci prendrait une forme politique, comment elle permettrait à la classe ouvrière de prendre le pouvoir. L’immense grève de Mai 68, même si elle permet aux syndicats d’obtenir satisfaction sur de nombreuses revendications, débouche sur une impasse politique : la reprise en main électorale par le pouvoir gaulliste, puis par la droite libérale.

A l’inverse de Marx et des socialistes de la fin du XIXe siècle, le gauchisme actuel postule que donc rien de bon ne peut sortir des élections. C’est cohérent dans une perspective anarchiste au sens classique, ca l’est moins quand on dépense une telle énergie pour être présent dans ces élections. L’exemple de Podemos en Espagne, quoi qu’on puisse en penser par ailleurs, montre que la marginalisation électorale n’est pas une fatalité pour l’extrême-gauche. Cela montre qu’il est possible, dans certaines circonstances, d’associer un discours radical et des succès électoraux, à condition d’accepter de faire de la politique. C’est l’enjeu de la période actuelle.

L’extrême-gauche se définit par son attachement à la Révolution, mais cette idée semble souvent de l’ordre de l‘attachement sentimental plutôt que d’une stratégie claire et déterminée. Les gauchistes ont élaboré des constructions hybrides, mêlant la grève générale et son arrière-plan anarcho-syndicaliste, à l’irruption de soviets, d’un double-pouvoir tout droit inspiré de la conceptualisation de Trotski. On trouve quantité de ces constructions, sous les phraséologies les plus variées, et elles perdurent encore. Ces positions ne sont pas des « erreurs ». Les gauchistes, toutes catégories confondues, s’étaient constitués en réaction à l’inertie du PCF, ou de son équivalent dans d’autres pays. Ils détestaient la grisaille de l’URSS de Brejnev, alors que l’énergie révolutionnaire de Cuba ou la révolution culturelle en Chine suscitait leur enthousiasme. Mais, généralement étudiants, ils ne parvenaient ni à communiquer leur enthousiasme à la classe ouvrière, verrouillée par le PCF, ni à se développer sur le terrain électoral, malgré quelques tentatives (Krivine en 1969, Laguiller dès 1974). Faire campagne en expliquant que cela ne sert à rien, comme continue de le faire Lutte ouvrière de nos jours, n’est pas de nature à rallier des voix. Cela permet éventuellement de vérifier le préalable selon lequel la classe ouvrière serait démoralisée, mais certainement pas de lui redonner le moral…

Si les écrits de l’extrême-gauche abondaient en références stratégiques et militaires dans les années 60-70, ce n’est plus le cas. Les interviews réalisées par Florence Joshua auprès de militants de la LCR à la veille de sa transformation en NPA montrent l’absence totale de référence à la stratégie, et même à l’idée d’une prise de pouvoir, chez les militants. L’idée d’un parti des luttes sociales, d’une résistance sans fin, l’emporte. Le nouveau parti se montre très maladroit dans son approche électorale, au point de présenter aux présidentielles un militant syndical sympathique, mais qui semble plutôt faire campagne comme délégué du personnel que comme président de la république. Son clip The syndicalist était sans doute plus drôle que toute la filmographie de Nathalie Arthaud, mais guère plus efficace. Il n’y a pas lieu de s’étonner dans ces conditions qu’un tribun nationaliste comme Mélenchon sache mieux s’adresser au monde du travail, et en particulier aux militants syndicaux, que toute l’extrême-gauche réunie

Alice Lipton : Il y a tout de même régulièrement des candidatures électorales à l’extrême-gauche. Est-ce que ce sont des alternatives possibles ?

Nicolas Dessaux : Reprenons l’histoire électorale de ces 20 dernières années, elle est instructive. Je ne parlerais pas ici des options de ces partis, que je ne partage pas forcement, mais de la manière dont ils se positionnent comme alternative politique.

En 1995, Arlette Laguiller, alors très populaire, est arrivée en 5e position, avec près de 6% des suffrages exprimés, loin devant le PCF. Elle a annoncé, le soir même, la création d’un grand parti des travailleurs. C’était exactement ce qu’il fallait dire, mais ça n’a pas fonctionné. Son parti, Lutte Ouvrière, n’est pas parvenu ni à rassembler ses électeurs, ni à vraiment élargir son audience militante, ni même à satelliser l’extrême-gauche autour d’elle malgré quelques années de compagnonnage avec la LCR. Pourtant, LO ne manquait pas de militants solides, appréciés, bien implantés dans leurs entreprises. Mais l’organisation s’était déjà repliée sur elle-même, avec une image sectaire très éloignée de ses tentatives d’unifier l’extrême-gauche ou de fusionner avec le PSU dans l’après mai 68. Son fonctionnement exigeant, issu de la tradition trotskiste de l’après-guerre, n’était pas la structure adaptée pour un grand parti du monde du travail. Bref, on pouvait voter Arlette, mais pas vraiment adhérer à son parti… Lutte Ouvrière apparait comme une force dans le mouvement social, mais pas comme une alternative politique.

En 2002, et encore en 2007, Olivier Besancenot, candidat de la LCR, a réalisé des scores honorables pour un petit parti, à plus de 4%. Il a démontré qu’il était un porte-parole charismatique, une personnalité sympathique, un bon candidat. A l’issue de la seconde présidentielle, il a appelé à la création d’un nouveau parti anticapitaliste, aux contours plus larges que la LCR. L’appel a été entendu : au congrès de fondation, les délégués représentaient 10 000 adhérents, dont de nombreux syndicalistes, des sections entières qui avait quitté le PCF, et nombre de gens qui n’avaient jamais adhéré à un parti. Mais très vite, le nouveau parti s’est fissuré, faute d’un socle clair et de statuts adaptés. Il s’est notamment heurté de front à la question laïque, dont il avait négligé l’importance pour la gauche française. Il s’est également heurté aux conceptions politiques de nombreux nouveaux adhérents, venus du « peuple de gauche » plus que de l’extrême-gauche. Pour eux, un parti doit d’abord être une machine électorale pour prendre des collectivités, pour peser dans le débat politique, alors que les anciens trotskistes cherchaient à créer un parti du mouvement social. Lors des élections régionales de 2010, toutes ces contradictions ont éclaté au grand jour. Puis en 2011, Besancenot a annoncé qu’il ne souhaitait plus être candidat. On peut respecter sa volonté de ne pas être un politicien professionnel, mais c’était une perte sèche pour le NPA, alors que son charisme personnel avait joué un grand rôle dans sa construction. Visiblement, l’importance de ce facteur avait été sous-estimée. Enfin, la création du Front de gauche a donné le coup de grâce. Pendant des décennies, la LCR avait espéré qu’une scission de la gauche traditionnelle, telle que celle du PG, soit la base d’un nouveau parti – c’est la stratégie que développait son courant à l’échelle internationale –, et soudain, son successeur, le NPA, jouait les puristes face au Front de gauche au lieu de s’y adjoindre comme aile gauche. Résultat, de nombreux cadres historiques sont partis.

Aujourd’hui, le NPA a moins d’adhérents que l’ancienne LCR, ce qui est un échec cuisant. Il a le mérite de présenter, aux élections un ouvrier d’industrie et militant syndical apprécié, Philippe Poutou. Mais sa posture est typique de l’extrême-gauche française : il y va en disant qu’il n’en a pas envie, qu’il ne va pas gagner. Jadis, la LCR disait « les élections ne servent à rien, c’est pour ça qu’il faut voter pour nous ». Elle n’en est toujours pas sortie.

La création du Front de gauche a entraîné une indéniable dynamique, avec des meetings de campagne immense, un réel impact dans les milieux syndicaux et un score de 11% des suffrages exprimés. Mais cette dynamique était fondée sur une contradiction : le petit PG, doté d’un leader aussi charismatique qu’imprévisible, n’avait pas les moyens d’une telle campagne. Le PCF, avec presque dix fois plus d’adhérents, lui a offert. Mais c’était une pilule amère à avaler pour les militants, qui étaient prié de soutenir un ancien ministre socialiste. Les logiques d’appareil ont dominé la campagne, dans la mesure où le Front de gauche restait un bloc de partis. Malgré les demandes répétées des partisans, les organisations ont toujours refusé l’adhésion directe au Front de gauche, qui se voyait dès lors privé de la possibilité de devenir un grand parti populaire. Au contraire, il a tenté d’élargir la coalition politique en courtisant EELV et d’autres petits partis de gauche, menant à une situation désastreuse aux dernières régionales : dans certaines régions, il y avait deux listes portant l’étiquette Front de gauche bataillant l’une contre l’autre.

Puis, Mélenchon a cherché à capitaliser sur son nom plutôt, d’abord avec son mouvement pour la sixième république, puis en annonçant sa candidature pour 2017 sans consulter ses partenaires politiques. C’est un mépris total pour les militants, mais ceux qui lui sont fidèles ne ménagent pas leurs efforts pour apparaitre comme le candidat naturel du mouvement social.

Pendant ce temps-là, le PCF a longuement hésité entre la tentation d’une primaire à gauche et une candidature solitaire. Pierre Laurent, pure émanation de l’appareil bureaucratique du PCF, ne peut qu’être sensible aux demandes des derniers élus du parti pour lesquels l’alliance avec le PS est la dernière chance de sauvegarder leurs places. Finalement, après une dernière valse hésitation, ils ont décidé de soutenir Mélenchon tout en menant campagne séparément : c’est le sommet de la décision illisible, incompréhensible, uniquement issue de savantes tractations internes. Au dernier congrès, la direction du PCF a montré qu’elle représentait à peine la moitié des adhérents. Alors qu’il reste l’un des grands partis de France par le nombre d’adhérents, l’espoir électoral du PCF est déprimant.

Voilà pour ces vingt dernières années. Cela permet de dresser le portrait inversé de ce qui manque pour présenter une véritable alternative politique : un parti qui a confiance en sa capacité de rassembler et de gagner, capable d’associer une pluralité de traditions politiques en son sein tout ayant des options claires sur les grandes questions qui traversent la société, des personnalités charismatiques, fiables, qui représentent leur parti sans rouler pour eux-mêmes, une adhésion facile, sans trop de contraintes. Rien de cela n’est simple à réaliser, mais on ne peut pas continuer à encaisser les défaites, à se battre dans nos tranchées.

Alice Lipton : Tu pense donc que l’attitude des partis d’extrême-gauche face aux élections est responsable de leurs scores en baisse ?

Nicolas Dessaux : Dans les cas que je viens de citer, il y a deux attitudes très différentes. Pour LO et le NPA, le véritable terrain, c’est celui des luttes sociales. Grâce à son patient travail d’implantation dans les entreprises, LO dispose de militants reconnus dans leur boite. Depuis que la CGT n’est plus la chasse gardée du PCF, ils se sont implantés dans les sections syndicales. Il est devenu courant de les voir diriger des grèves dans des entreprises significatives. Un militant comme Jean-Pierre Mercier apparaît comme un représentant légitime du monde ouvrier, dans sa boite comme à la télévision. Le NPA dispose également de militants ouvriers solides, dont Philippe Poutou est le meilleur exemple, mais aussi d’un maillage associatif important, tissé depuis des décennies. On ne peut pas ramener la force de l’extrême-gauche à sa capacité électorale. Par contre, l’un et l’autre conservent une vision très propagandiste des élections. Dans le cas de LO, c’est poussé jusque la caricature : ils n’ont pas de programme spécifique pour les élections locales, là où les gens sont pourtant sensibles aux propositions concrètes des candidats. Au-delà d’une vague inspiration léniniste, à l’imagerie de la prise du palais d’hiver, cette attitude est liée au développement de l’extrême-gauche française en opposition de gauche au PCF, quand il était une vraie force électorale. Les militants vont aux élections à reculons, bien qu’elles tiennent une place importante dans la vie de leurs organisations.

A l’inverse, le PCF et le PG, issu du PS, ont une longue expérience des élections, un appareil d’élus, peu d’états d’âmes sur le sujet. Mais justement, ils en sont prisonniers. Les élus n’ont plus qu’une seule idée en tête : conserver leur place. Mais les militants du PCF peinent à convaincre : le nombre d’électeurs par militant est très faible, alors qu’il est énorme pour les petits partis de l’extrême-gauche. Si le PCF parvient à se maintenir localement, il est en train de perdre sa représentation nationale petit à petit, parce qu’il ne parvient plus à mobiliser sa base sociale. Son incapacité à rompre clairement avec le PS, son indécision sur la question des primaires par exemple, ne lui permettent pas de se poser en vrai parti d’opposition, encore moins en alternative politique. Il traîne toujours son passé stalinien comme un poids, même si le battage autour d’Ambroise Croizat est une tentative de le positiver. Et il manque également de perspectives d’avenir clair, d’un projet social bien identifiable. Déjà, en 2012, « l’humain d’abord » apparaissait comme le programme de Mélenchon, pas celui du PCF. Cela dit, il serait dangereux de l’enterrer trop vite, comme l’a cru l’extrême-gauche pendant un certain temps.

Au fil des lois électorales, l’État a verrouillé le système de manière à assurer la domination des partis en place, avec un système d’alternance. Instauration des 100, puis des 500 signatures pour les candidatures aux élections présidentielles, financement public des partis qui offre une prime aux sortants, élections sénatoriales, majorités artificielles dans les collectivités, seuils divers et variés, tout un arsenal de mesures destines à disqualifie les petits partis, complété récemment par la limitation de leur temps de parole à la télévision. Tout ce dispositif vise bien à empêcher la percée électorale de nouvelles idées, de nouveaux partis. La présenter comme une digue face au Front National est une manière commode de faire passer pour une sauvegarde de la démocratie ce qui est en réalité une attaque frontale. Ils l’ont confisquée. S’ils le font, ce n’est pas parce que les élections ne servent à rien, mais parce qu’ils ont peur qu’elles servent à quelque chose.

Moins les gens ont le sentiment que leur vote sert à quelque chose, moins ils votent. Entre les absentions, les non-inscrits sur les listes électorales, le refus de donne le droit de vote aux étrangers, la base électorale nécessaire pour gagner est de plus en plus basse. En gros, avec 20% de la population adulte d’une ville, on peut gagner les municipales. Les vainqueurs aux présidentielles ont un score à peine plus élevé. Les partis politiques le savent bien : ils ciblent les catégories de population qui votent le plus, c’est-à-dire les hommes, les personnes âgées, celles qui ont un bon revenu et de bons diplômes. Le PS le dit explicitement : ça ne sert à rien de s’intéresser aux ouvriers, puisqu’ils ne votent pas beaucoup ; les classes moyennes sont un créneau plus porteur et c’est à elle qu’il faut s’adresser. Le Front National s’adresse de plus en plus aux catégories délaissées : femmes, jeunes, ouvriers, personnes peu diplômées. C’est comme ça qu’il s’est imposé dans la vie politique. Cela permet au PS d’insulter les ouvriers qui votent pour l’extrême droite, alors qu’il lui a abandonnés.

Sans supprimer officiellement le suffrage universel, l’État a rétabli une forme discrète de suffrage censitaire, réservé aux plus riches, comme au XIXe siècle. C’est que les politologues appellent le « cens caché ». Autrement dit, le suffrage universel reste une menace pour la caste politique au pouvoir, à tel point qu’il est obligé de le restreindre de toutes parts. Mais ce là ne peut être résumé à des manœuvres » de leur part : c’est le fondement même du système. Nous vivons dans un système capitaliste où les salariés n’ont pas leur mot à dire, où les patrons, les actionnaires décident par le pouvoir de l’argent. On ne peut être en démocratie quand on vit en dictature 35 heures par semaine.

Alice Lipton : Mais, si le système est aussi verrouillé, à quoi bon s’intéresser aux questions électorales ?

Nicolas Dessaux : Lorsque l’extrême-gauche parle de révolution, lorsqu’elle pose la question du pouvoir, c’est souvent de manière assez floue. Il peut exister des conceptualisations élaborées, mais dans la culture militante, ce qui est domine est un mélange du vieux mythe anarcho-syndicaliste de la grève générale et de l’imagerie de la révolution russe, résumée à la prise du palais d’hiver – sans que la contradiction saute aux yeux. Même chez les militants ouvriers du PCF, c’est à peut prêt de cette manière que cela se pose. Depuis que les organisations d’extrême-gauche sont devenues des réseaux internes aux syndicats, cette tendance s’est renforcée. Le schéma, c’est grève générale, assemblées générales, assemblée générale des assemblées générales, chute du gouvernement. C’est l’hypothèse du double pouvoir.

Mais si l’on observe les crises politiques de ces dernières années, chaque fois qu’un régime tombe, comme on l’a vue en Serbie, en Tunisie, en Égypte, en Thaïlande pour ne prendre que quelques exemples, ce qui suit immédiatement, c’est la constitution d’un gouvernement provisoire et convocations d’élections. La crise politique ouvre une fenêtre de tir, dans laquelle toutes les forces sociales cherchent à s’emparer du pouvoir, y compris l’armée. Or, on s’est trouvé fréquemment dans des situations dans lesquelles le mouvement ouvrier jouait un rôle important dans la chute du régime (Tunisie, Égypte), mais était négligeable comme force politique. L’idéologie démocratique s’est répandue dans le monde entier. L’idée qu’en cas de crise du pouvoir, il faut des élections s’est imposée un peu partout. Si l’on ne tient pas compte de cela, on passe à côté du monde réel.

Imaginons la même chose en France. Le gouvernement fait face à une crise politique telle qu’il soit contraint à la démission, sans qu’aucune combinaison politique ne se dégage. C’est ce qui s’est passé en Grèce, après tout : le pays était devenu ingouvernable et Tsirpas s’est imposé comme la dernière solution. On verrait sans doute surgir toutes sortes de combinaisons bien connues, gouvernement d’union nationale, gouvernement de techniciens, coalitions improbables… Des élections sont provoquées comme tentative de dénouer la crise. Qui doit les gagner ? Qui doit s’emparer du pouvoir ? Si on croit vraiment au changement social, les partisans du socialisme démocratique ont un véritable rôle à jouer. Mais pour cela, il y a un savoir faire à acquérir, pour apparaître comme une véritable solution pour le monde du travail.

 

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