Logement, hébergement d’urgence et Grand Froid – des actes, pas des paroles !

Début janvier aura marqué le retour du froid, après un mois de décembre relativement doux. De quoi relancer, comme d’habitude, une problématique pourtant permanente toute l’année, à savoir : l’hébergement des sans-abri. La ministre du logement Emmanuelle Cosse a affirmé que « cet hiver n’est pas le plus difficile ». Une déclaration sans doute motivée par son expérience de la vie dans la rue !

Pourtant pour le président de la Fédération des acteurs de la solidarité (Fnars), par exemple, cet hiver est « l’un des plus difficiles sur le front de l’hébergement ». Et pour les associations d’aide aux logements dans son ensemble, les constats sont clairs: les places manquent et en dépit des avancées réalisées ces dernières années, la politique de gouvernement est loin d’être suffisante.

Malgré les places d’hébergement d’urgence créées ces dernières années, 118 000 fin 2016 contre 81 000 en 2012, la gestion dite « au thermomètre » reste de rigueur et est vivement critiquée par les associations. En clair, malgré la création des places, l’État et les préfectures continuent d’ouvrir des places toujours au dernier moment, une fois le plan « grand froid » enclenché. Le nombre de personnes qui, malgré leurs appels au 115, se retrouvent face à un refus d’hébergement reste dramatique. Même si l’on prend les 30% de refus, « seulement », avancés par le ministère du logement, il s’agit déjà d’un chiffre intolérable.

Le nombre des personnes vivant sous le seuil de pauvreté, dans les conditions indécentes ou tout simplement dans la rue augmente. Ce nombre augmente pendant toute l’année, sans nier la particularité des périodes hivernales. Il faudra donc un peu plus que des déclarations déconnectées de la réalité dont le but est  de rélativiser ce qui ne peut pas l’être et défendre le bilan du parti au pouvoir bien plus que répondre d’une manière adéquate à la problématique qui est bien réelle,  dramatique et très complexe. 

« Solidarité Ouvrière » republie un entretien avec Sophie Boiszeau réalisé au mois de mars 2012. Les situations décrites et les constats restent d’une brûlante actualité, même 5 ans plus tard.

ENTRETIEN : SDF, LOGEMENT ET GRAND FROID

<Sophie Boiszeau  est travailleuse sociale auprès des SDF. Elle répond aux questions de Nicolas Dessaux.

Sophie, tu as travaillé longuement auprès des SDF. Avec la vague de froid sur l’Europe, il y a eu de nombreux morts et la question est revenue aux actualités. En 2007, Sarkozy avait annoncé qu’il n’y aurait plus de SDF en France d’ici deux ans. Cinq ans plus tard, que penser de la politique du gouvernement sur ce sujet ?

Sophie Boiszeau : Malgré tous ces morts, il y a de plus en plus de SDF chaque année ! Il y en a aujourd’hui plus de 130 000 et leur nombre augmente. Sans parler des besoins alimentaires qui explosent et de plus en plus difficile à couvrir par les associations (Restos du cœur, etc.). Le budget de l’Etat accordé au secteur social a été diminué d’années en années, et du coup, des professionnels ont été licenciés ou pas renouvelés, des centres d’accueil ont fermé…

Avec ces cinq années de récession et de mépris pour les plus pauvres, une autre catégorie de SDF est apparue : ceux qui habitent les « zones grises du logement », c’est-à-dire, ceux qui vivent dans des endroits qui ne sont pas destinés à être des logements et qu’on ne veut pas voir (caves, parkings, campings, etc.), ceux qui sont donc à la limite du banc public.

La question du SDF ne préoccupe pas vraiment Sarkozy et son gouvernement, ni ses adversaires. Les mobilisations sont quasi inexistantes. Aujourd’hui, la question Sarkozy intéresse beaucoup plus qu’un sans abri. Le SDF fait maintenant parti du mobilier urbain, il se fond dans le béton.

Seulement, l’hiver, les associations humanitaires, les politiques ou la population, tous semblent se réveiller et prendre soudainement conscience qu’il existe des gens qui « dorment » dans la rue, et qui ne font pas qu’y dormir d’ailleurs. Je ne parle pas des associations sociales qui elles œuvrent toute l’année. Scandale, par ce froid glacial, de constater soudain, qu’à notre époque, des personnes n’ont pas de toit. Chaque hiver, on nous rejoue la grande découverte. Et chacun jusqu’ici endormi, se réveille pour devenir un soutien aux sans abri.
Mais c’est un réveil éphémère qui n’est là que pour pointer du doigt ce qui n’a pas été fait par le gouvernement, pour critiquer encore plus ce qui ne va pas, et affirmer que Sarkozy est bien un salaud. Il ne remplit pas son obligation d’hébergement, il ne réquisitionne pas les logements vides, pire, il expulse… Le sans abri sert de caution, d’exemple, de bâton pour frapper l’adversaire. Comme si l’été, il devenait soudainement plus sympa, ce gouvernement des riches, comme si il était plus digne, plus vivable, plus excusable de vivre dehors sous le soleil. Le SDF a donc une existence rythmée par l’heure d’été et l’heure d’hiver.

Seulement, avons-nous déjà vu une manifestation, une grève générale pour exiger du gouvernement qu’il alloue des budgets pour loger les plus nécessiteux d’entre nous ? Un blocage de l’économie pour réellement appliquer ce qui se dit : prendre aux plus riches pour donner aux pauvres, partager les richesses ? Non, ça ne dépasse pas le stade oral.

Avec la vague de grand froid, on entend régulièrement des appels à héberger des SDF chez soi, ou dénoncer l’égoïsme de ceux qui ont un toit et laissent les autres mourir dehors. Qu’en penses-tu ?

SB  : D’une part, ce n’est pas seulement le froid qui tue. Tu peux regarder les statistiques des morts de la rue, et tu verras qu’il y a plus de morts l’été que l’hiver. Mais là, c’est motus, la population comme les politiques, se soucient beaucoup plus de leurs vacances que du sort réservé aux sans abri l’été, ces SDF qu’un bon nombre de villes expulsent de leurs centre-ville justement à cause des vacanciers. Ils font taches. C’est donc l’indifférence qui tue, car l’été, peu de personnes se soucient vraiment de la question alors que le soleil est une arme beaucoup plus redoutable que le froid.

D’autre part, on ne peut demander à un citoyen lambda ou à un bénévole, de se transformer du jour au lendemain, notamment l’hiver, en un travailleur social, un métier qui demande trois ans de formation.
La population a tendance à penser que le SDF est le double de lui-même, avec les mêmes centres d’intérêts et représentations. Il n’en est rien. Le SDF est une personne handicapée sociale, ce qui signifie, qu’elle a besoin d’un accompagnement spécialisé pour son bien être physique et mental. Je le répète, le problème n°1 du SDF n’est pas le logement mais le retour à une vie sociale au travers la reconnaissance, l’attention, la prise en compte de ses réelles difficultés et au travers d’outils adaptés à chaque situation particulière. Reprendre confiance en soi, en la vie, en retrouvant des alliés (personnes qui vous regardent non avec pitié mais comme égal), des repères, la santé, une force physique et mentale… seront les premiers pas vers un projet qui permettra d’envisager un logement, qui plus est, autonome.

Car contrairement à ce que pense le grand public ou l’Etat par « le logement d’abord », vivre dans un logement s’apprend. Poser quelqu’un sous un toit, c’est le laisser mourir de solitude, de faim car il ignore bien souvent le simple fait de savoir cuisiner, ou faire ses courses, sortir d’un point A vers un point B et revenir, de l’exposer à l’expulsion car il est dans l’incapacité seul de pouvoir assumer ses démarches sociales et payer son loyer, de le laisser mourir de maladie car seul il sera également dans l’incapacité à aller chercher de l’aide pour sa santé et rencontrer régulièrement des médecins pour suivre ses traitements…. etc. Sans parler d’un logement qui est dans les deux premiers mois squatté par les copains de la rue, dans un état d’hygiène vite insoutenable car faire le ménage s’apprend aussi, savoir dire Non aux sollicitations aussi s’apprend, sans parler des problèmes d’alcool, de maladies contagieuses ou de voisinage… Le constat est que dans les 6 mois au maximum, la personne a perdu son logement ou est morte dans son logement.

La mise en logement est un leurre car on y enferme le sans abri et on n’en parle plus.

Je rappelle aussi que beaucoup de précaires ne se retrouvent pas dans une situation de SDF. Ce qui prouve bien qu’il y a d’autres difficultés en amont de celle de ne pas avoir de logement, qui est plutôt la résultante à d’autres problèmes antérieurs non réglés.
Ce que je répondrai à ses personnes au grand cœur, est de nous mobiliser ensemble pour avoir des moyens qui permettent aux sans abri vers une vie meilleure : des structures et des aides spécialisées, des accompagnements sociaux, des loisirs et activités faits pour eux, qui sont beaucoup trop loin de l’emploi.

Dans mon expérience, j’ai plusieurs fois été appelée par des particuliers criant « au secours » car ils avaient hébergé un SDF qui soit, ne voulait plus partir et devenait vraiment envahissant, ou un SDF qui avait emporté avec lui des biens auxquels le particulier tenait (je rappelle que les représentations ne sont pas les mêmes que les nôtres car à la rue, on trouve quelque chose, on le prend et on le garde, normal), ou un SDF qui avait transmis à toute la famille la gale, maladie qui est commune à la rue à cause des problèmes d’hygiène, très contagieuse et très difficile à évacuer (protocole spécialisé pour tout un logement infesté…). Et bien je leur répondais que cela avait été une erreur et que pour un particulier, la meilleure chose à faire est d’appeler les services concernés : 115, gendarmerie qui a obligation d’hébergement, voire les hôpitaux en fonction de l’état d’hygiène de la personne.

Prendre chez soi un SDF, est exposer la personne elle-même au danger car on ne connait pas ses besoins particuliers qui peuvent être vitaux, et c’est exposer sa propre famille à des problèmes de comportements ou de maladies. Le groupe qui vient de se constituer, « le 115 du particulier » me fait très peur car on y lit un tas de bêtises énormes dont je préfère ignorer les retombées…

Après le mouvement des « Don Quichotte », il y a eu des débats sur le fameux « droit opposable au logement ». Est-ce que ce fameux droit a déjà été appliqué ?

SB : Entre « être appliqué » et « fonctionner », il y a un fossé. Les sans abri, les personnes expulsables, celles qui vivent dans des situations de logements précaires, ou toi ou moi, peuvent saisir cette commission s’il n’a pas eu de proposition d’un logement HLM au-delà d’un certain temps variable en fonction des régions. Bien sur, il faut avoir déposé un dossier HLM au préalable. Ce qui signifie que beaucoup de personnes ignorent ce droit, si elles ne sont pas suivies sur le plan social par un travailleur social. Comme pour le RSA, si tu ne le demandes pas, tu ne l’as pas.

Donc, ceux qui ont demandé le « droit opposable au logement », attendent une proposition de logement ou d’hébergement qui doit avoir lieu sous 6 mois ou tu peux saisir une juridiction ou il ne se passe rien. Le choix du logement ou d’un hébergement est à demander dans le bon dossier et s’il n’y a pas d’évaluation sociale du savoir vivre dans un logement autonome, n’importe qui est en droit de demander un logement même s’il relève de l’hébergement.
En admettant que tous les critères soient remplis, le dispositif n’est pas applicable. D’une part on orientera 3 personnes ou familles sur un même logement et le bailleur social choisira bien évidemment, celui ou celle qui a les ressources supérieures, pas d’antécédent d’expulsion ou de dossier de surendettement. Les deux « perdants » attendront encore leur tour. D’autre part, les travailleurs sociaux qui rencontrent une seule fois une personne pour l’orienter vers soit un logement, soit un hébergement, ne sont pas à même avec un entretien unique, de pouvoir connaitre donc orienter la personne vers le bon dispositif.
Il nous ait arrivé en CHRS [centre d’hébergement et de réinsertion sociale], de devoir recevoir dans notre structure pour un hébergement collectif, c’est-à-dire une chambre avec un accompagnement social et éducatif quotidien, un cadre vêtu d’un costard-cravate, qui venait de perdre son logement ! Mauvaise évaluation et orientation de ce monsieur qui relevait bien d’un logement et non d’un hébergement pour SDF…

D’autre part, pour reprendre les termes économiques qui envahissent le secteur social, l’offre n’est pas adaptée à la demande, c’est-à-dire, qu’il y a beaucoup plus de demandes de logements que d’offres d’appartement HLM. 

Le contingentement préfectoral fonctionne beaucoup mieux et se solde par un relogement en appartement de type HLM à 100%. Mais qui connait ce dispositif, mis à part les travailleurs sociaux exerçant dans des structures collectives ?! Bien sur, il faut être hébergé en CHRS et suivi par un travailleur social qui argumente au travers d’un rapport social. Le SDF vivant à la rue, ne peut pas y accéder sans passer par la case accompagnement social et centre d’hébergement.
Donc, oui, il y a eu des tentatives d’application mais aucune ne s’est soldée par un hébergement adéquat, dans l’expérience que j’en ai. Le système tourne en rond parce qu’il a été pensé par des bureaucrates qui ne connaissent rien aux populations.

Quels moyens faudrait-il pour que plus personne ne dorme dans la rue ?

SB : Accorder davantage de budget, au social, à l’éducation (dont dépend fortement de notre vie d’adulte et la capacité à sortir de notre milieu social et/ou de pouvoir être capable d’affronter les ruptures de la vie) et l’éducatif (réapprendre, remettre sur rail, accompagner vers l’autonomie, accorder de l’importance aux carences affectives….), et bien sur la santé car le problème n°1 du SDF, n’est pas le logement, mais bien des problèmes de santé physique et de santé mentale surtout, qui ont provoquée la descente vers la rue. Car il existe un tas de couples qui se séparent, un tas de personnes qui perdent leurs emplois, un tas de personnes qui vivent avec le RSA et qui ne sont pas à la rue…

Au-delà de tout ce charabia du travailleur social, et vous m’en excuserez, j’ose à espérer que dans la société socialiste, la plupart de ces problèmes psycho-sociaux seront réglés. Car la société capitaliste a tout intérêt à conserver ses « pauvres » qui d’une part, lui sont utile pour faire fructifier encore davantage ses richesses, pour les exploiter et pas seulement sur une potentielle main-d’œuvre sous payée à venir, mais aussi par le simple fait de payer un loyer qui apportera des bénéfices aux seuls propriétaires dont fait parti l’Etat. Ils en tirent du bénéfice, en les contrôlant, en les contraignant à un rang de sous classe au sein de la classe ouvrière, qui ainsi écartelée, aura bien du mal à se rebeller et on le voit. Liguer les pauvres entre eux, quelle idée !

Il devient donc urgent de briser la domination du capitalisme, de l’économie bourgeoise et de réorganiser une société sans classe, selon les lignes de la propriété collective et le contrôle démocratique de masse qui apporteront une existence décente, une existence tout court à chacun.

(1er mars 2012)

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