Vers un salaire minimum européen ?

Des parlementaires français se prononcent pour un salaire minimum dans chaque pays d’Europe. Ce qu’il faut, pour lutter contre le dumping social, c’est un véritable salaire minimum européen, et c’est très différent.

Un rapport parlementaire sur le salaire minimum européen vient d’être rendu public. Ce n’est pas que les députés français se passionnent pour la vie quotidienne des travailleurs des pays les plus pauvres de l’Union, mais ils sont confrontés à un problème simple et évident : on ne peut pas construire un marché commun efficace si les partenaires se font concurrence pour la principale marchandise du capital, la force de travail.

Entre les 22 pays de l’Union qui disposent d’un salaire minimum, tel que le SMIC en France, l’écart est de 1 à 12. Un salarié payé au tarif minimum en Bulgarie touche douze fois moins que son collègue Luxembourgeois dans la même situation. Ramené en parité de pouvoir d’achat, cet écart est un à quatre, ce qui reste important.

Il s’agit là des différences entre salaires minimum légaux, à temps plein. Autrement dit, avec le temps partiel, qui concerne majoritairement les femmes, les différences réelles sont bien plus importantes : la différence moyenne des salaires entre femmes et hommes va de 6.1% en moins à Malte, jusqu’à 30% en moins en Estonie. Une politique de réduction des inégalités  devrait nécessairement commencer par là. Il est d’autant plus important de le rappeler que le mot « femmes » n’apparaît qu’une seule fois dans le rapport parlementaire…

Bien sûr, le coût du travail n’est pas la seule donnée qui décide de l’allocation des capitaux. La productivité, le niveau de formation, les infrastructures, la paix sociale, la législation protectrice du travail ou de l’environnement, et nombre d’autres facteurs jouent également un rôle. Mais un tel déséquilibre des salaires est une menace permanente pour la stabilité économique des États les plus riches. Ce n’est pas un hasard si un conservateur comme Juncker s’est prononcé en faveur d’un salaire minimum européen, même s’il n’a pas fait grand-chose pour l’instaurer.

En outre, après la crise grecque, le Brexit, et d’autres situations explosives liées à la crise de la dette publique, plongent l’Union dans une période de turbulence. Ses dirigeants sont donc à la recherche d’arguments susceptibles de rendre le projet européen plus populaire. C’est l’un des enjeux avoués du rapport parlementaire.

Certes, les députés ont négligé de rencontrer au moins un-e représentant-e de l’Etuc (confédération européenne des syndicats), ou même de l’organisation internationale du travail, mais ça aurait sans doute été trop leur demander. De toute façon, leur rapport s’appuie, voir plus, sur une littérature existante sur le sujet, en particulier un rapport de la Friedrich Ebert Stiftung, un institut historiquement lié au parti social-démocrate allemand. Notons qu’en Allemagne, un salaire minimum a été mise en place l’an dernier. C’était une condition importante pour que d’autres pays le fassent. Notons que l’absence de salaire minimum ne signifie pas forcement bas salaires : ils sont élevés en Europe du nord, alors que les syndicats s’opposent à l’idée d’un salaire minimum. Ils préfèrent que l’État s’immisce le moins possible dans les négociations entre leurs puissants syndicats et le patronat.

Les conclusions du rapport parlementaire français sont prudentes, voir floues. Ils constatent que l’Union européenne a négligé de se doter de compétences en matière salariale, mais qu’elle n’hésite pas à s’en arroger lorsqu’il s’agit de les faire baisser, comme le fait la Troïka en Grèce. Elle devrait donc, selon le même principe, pouvoir les faire monter – si elle en avait la volonté politique. Cette absence de base légale claire résumé à elle le point mort dans lequel se trouve « l’Europe sociale ».

Les rapporteurs proposent donc la mise en place d’un salaire minimum de 50 à 60 % du salaire brut médian dans chaque pays, ce qui le situe grosso modo au même niveau que le seuil de pauvreté, selon la méthode retenue pour calculer celui-ci. Une telle mesure profiterait à 28 millions de salariés, soit 16% de la main-d’œuvre, sans compter les effets sur les salaires supérieurs à ce minimum. Bien sûr, la mise en place d’un salaire minimum améliorerait le niveau de vie des salarié-es concernés, à condition que les prix et les loyers n’augmentent pas en conséquence.

Les députés français n’innovent pas. Depuis une dizaine d’années, des études et des propositions se succèdent en faveur d’un salaire minimum, autour de 60 % du salaire médian, sans interdire un niveau plus élevé. Mais ces propositions butent systématiquement sur la même limite : un salaire minimum dans chaque pays de l’Union n’est pas un salaire minimum européen, c’est-à-dire un plancher unique dans toute l’Union. Cela contribuerait sans doute à réduire les écarts, à lisser un peu la courbe, mais rien de plus.

La difficulté à mettre en place un véritable salaire minimum européen réside dans l’immense disparité entre les niveaux de revenus dans les différents pays, qui s’est accrue depuis les dernières adhésions dans l’Europe de l’Est. Depuis leur adhésion à l’Union européenne, les niveaux de productivité, chers au patronat, ont monté très rapidement dans ces pays, mais les salaires n’ont pas suivi dans les mêmes proportions.

Cependant, cette vision des choses, que l’on retrouve dans toute la littérature sur le sujet, présume qu’il s’agit seulement d’une question politique, voir technique. Elle tend à la traiter indépendamment de tout autre facteur (prix, structure de l’emploi,…). Bref, elle met de côté le fait que les salaires sont largement déterminé par le rapport entre les classes sociales, et que la faiblesse d’un véritable syndicalisme européen ne permet pas un véritable rapport de force européen sur ce sujet comme sur d’autres.

L’Etuc joue un rôle utile comme lobby, mais ne dispose pas d’une capacité de mobilisation, même via ses syndicats membres dont la base se sent peu concernée par les questions européennes, quand elle ne leur est pas hostile. Quand à un parti politique européen représentant le monde du travail, il y a encore du travail à faire… Cette faiblesse se reflète directement dans la situation des salaires : ils sont traités comme une affaire nationale, alors que tout ce que les intérêts des actionnaires sont considérés comme des questions européennes.

Une politique sociale déterminée, qui ferait remonter rapidement les salaires et pas seulement le salaire minimum – des pays où ils sont les plus bas (pour l’essentiel, les pays d’Europe de l’Est) vers le groupe intermédiaire (Slovénie, Malte, Espagne), c’est-à-dire autour de 700€ brut mensuels. Puisqu’il existe un certain accord sur le fait que le niveau du salaire minimum devrait se trouver à 60 % du salaire médian, on peut partir du salaire médian européen ; on arrive alors à 733€ brut mensuel. C’est faible vu de France, mais c’est plus qu’un triplement dans certain pays – même si, les prix n’étant pas indépendants des salaires, ça ne signifie pas un triplement du pouvoir d’achat.

Plutôt que de formuler cet objectif sous la forme d’un montant à atteindre, il est préférable de fixer un seuil, à 60% du salaire médian européen. Cela signifie que plus les bas salaires augmentent, plus le salaire médian se décale vers le haut puisqu’il correspond au seuil ou 50% des salari-ées perçoivent moins, et 50% perçoivent plus. Donc, l’objectif ne disparaît pas lorsque le seuil actuel est dépassé, c’est simplement l’objectif qui se déplace progressivement en tirant les salaires à la hausse. Cette politique doit nécessairement être complétée par une véritable dynamique d’égalisation des salaires entre hommes et femmes. Mais cela suppose une politique ambitieuse pour une véritable Europe sociale, à l’opposé de l’austérité actuelle.

 

 

 

 

 

 

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